Fonder une société biblique auxiliaire (1)

Un exemple, la société biblique de Lourmarin.

    Ce qui marque le plus l’expansion du mouvement biblique en France dans les années 1818-1830 est moins l’extraordinaire essor de l’impression de Bibles que la multiplication des sociétés et associations bibliques auxiliaires qui ont permis de les financer et de les distribuer.

    Tous les moyens techniques existaient déjà. Les plaques stéréotypiques des Nouveaux Testaments de la fondation Leo et des Bibles Martin de Toulouse avaient rempli les dépôts. Quelques milliers d’exemplaires, cela pouvait sembler extraordinaire. Mais ils ne se vendaient que peu à peu.

    Lorsque le réseau des sociétés auxiliaires s’étendit, la distribution biblique changea de dimension en quelques années seulement. C’est l’événement le plus extraordinaire du protestantisme français au XIXe siècle, associé à l’émergence du Réveil, qu’il précède ou accompagne.

    22 sociétés auxiliaires avaient été fondées en 1922 trois ans après la fondation de la Société biblique de Paris. En 1826, période de forte accélération du phénomène, on dénombrait 44 sociétés auxiliaires, 88 sociétés branches locales et des associations diverses, de dames, de jeunes, d’ouvriers…

    A la fin de la période historique de la Restauration, en 1830, le réseau des sociétés auxiliaires est achevé. Elles sont au nombre de 48, couvrant tous les départements où se trouve une population protestante. Mais l’expansion se poursuit sous forme d’une démultiplication des initiatives locales : 189 sociétés branches, 26 sociétés de dames, 140 associations diverses… Selon le comptage effectué par le pasteur Orentin Douen, cela représentait alors 663 comités et un minimum de 8000 souscripteurs actifs[1]. Le nombre des collecteurs, précurseurs des colporteurs, que nous présentons dans un autre article devait dépasser le millier.

    Nous essaierons bientôt d’analyser les causes de ce succès, décisif pour l’avenir du protestantisme français. Mais, avant d’aller plus loin, le mieux est d’aborder quelques exemples caractéristiques. Nous commencerons par la fondation de la société biblique auxiliaire de Lourmarin, dans le Vaucluse, caractérisée par le rôle clé d’un pasteur local.

Aux pieds du Lubéron

     Les 5000 protestants du Vaucluse étaient relativement isolés au cœur d’une Provence résolument catholique. Le pôle de l’implantation huguenote se situait autour du Lubéron. Ces anciens Vaudois, descendants des survivants des grands massacres de 1545 puis de ceux qui ne s’étaient pas enfuis à la Révocation, se regroupaient autour de Lourmarin, le chef-lieu de consistoire, de Mérindol, le village-martyr, de Cabrière et Pépin d’Aigues ou de Lacoste[2]. D’autres protestants, moins nombreux, s’étaient fixés dans les villes qui longeaient le Rhône, à Orange et Avignon. Seuls ces derniers avaient pu réellement bénéficier de Bibles en 1816, quand Oberlin avait fait établir un petit dépôt à Avignon.

    Les protestants du Lubéron, qui étaient parmi les plus anciennes communautés huguenotes de France, étaient l’objet de la sollicitude de l’amiral Ver-Huell, vice-président de la Société biblique de Paris, qui possédait une résidence à Marseille. Mais, malgré les efforts de ce dernier, rien ne semblait s’organiser à Lourmarin, où résidaient plus de 1000 Réformés et qui était le chef-lieu du consistoire du Vaucluse.

Une ancienne demeure de notable à Lourmarin, place de la fontaine (monument classé).

Une ancienne demeure de notable à Lourmarin, place de la fontaine (monument classé).

     Un assez grave incident a pu cependant rappeler leur identité à ces calvinistes. En 1819, un notable de la petite cité avait dû affronter un procès inique pour avoir refusé de décorer sa façade lors d’une procession de la Fête-Dieu qui se déroulait à Lourmarin. Mais l’élément déclencheur du réveil biblique dans le Lubéron a été l’affectation en 1819, comme président de consistoire, du jeune pasteur Guillaume Portier. Ce dernier est un acteur méconnu du protestantisme français à cette époque. Sa mort précoce, en 1828, est certainement la cause de son oubli. Nous proposons ailleurs une courte biographie de Guillaume Portier, personnage assez hors du commun : catholique et breton, de Saint-Malo, ils se convertit en captivité outre Manche, épouse une anglaise et est formé dans un centre méthodiste des Îles britanniques. Il appartient clairement à la mouvance du « Réveil » et avait connu de longue date les activités de la Société biblique de Londres.

     A son arrivée à Lourmarin, sa priorité est de relayer l’appel de la Société Biblique de Paris demandant la création de sociétés auxiliaires dans les départements. Guillaume portier reçoit à l’automne 1821 une paquet de 50 circulaires : « Je m’empressai, écrit-il, de répandre une partie […] parmi les membres de notre consistoire et parmi les chrétiens […] que je crus le plus capable de contribuer par leur zèle et leurs moyens, à la formation de notre société. J’ai aussi envoyé deux paquets […], accompagnés d’une circulaire de notre comité à MM. les pasteurs de la Motte-d’Aigues et d’Orange […] J’ose […] croire qu’ils vont s’empresser de former dans leurs Églises et annexes, des sociétés branches de la société auxiliaire que nous avons formée à Lourmarin« [3].

     Dans le Vaucluse, on le voit, l’initiative émane fondamentalement du pasteur. L’Église de Lourmarin, petit centre rural, ne comprend aucun de ces grands notables, bien informés, qui auraient pu être les relais directs de Paris. Mais le pasteur prend bien soin d’associer à l’œuvre biblique un maximum de petits notables locaux. Il a plusieurs raisons à cela : le système des consistoires protestants, créés par Napoléon, donne le pouvoir ultime aux « protestants locaux les plus imposés », donc les plus aisés, qui seuls y sont élus. Rien ne peut se faire sans eux. Ce sont également les seuls à pouvoir apporter une contribution à une société biblique auxiliaire, et donc à la constituer.

 Sur les pas des Vaudois…

     Guillaume Portier prend également son bâton de pèlerin pour étendre le projet aux communes annexes de sa propre paroisse, Mérindol et Puyvert.

    « Le 11 [novembre 1821] j’allais prêcher à mon annexe, Mérindol ; et, après avoir demandé la permission à M. le maire, et en avoir donné connaissance aux anciens, notables et fidèles de cette commune, je formai dans cette Église une société branche de celle de Lourmarin ; et une somme de 42 F., recueillie à la première séance, manifesta le zèle et la piété des bons protestants de cette petite commune, dont le nombre monte à peu près à 500, et qui ont essuyé depuis quelques années des pertes [financières]considérables par les débordements de la Durance, la mortalité des oliviers, l’incendie de leurs forêts et les dommages causés par la grêle« [4].

    Le courrier de Guillaume Portier permet de toucher du doigt le contexte économique de la période. Les premières années de la Restauration des Bourbons sont des années de famine : les lourdes indemnités de guerre consenties pour obtenir le départ des troupes d’occupation se sont combinées aux catastrophes naturelles et aux mauvaises récoltes pour faire des années 1816 à 1825 la pire décennie du siècle. Cela n’empêche pas de recueillir des contributions pour répandre la Bible, partout, comme dans le Vaucluse.

    En février 1822, la société biblique auxiliaire de Lourmarin avait trois sociétés branches : Mérindol, la Motte-d’Aigues et Orange, tandis qu’une association locale se formait à Avignon.

    Cependant, le rapport annuel pour 1822 de la Société biblique de Paris témoigne d’une certaine faiblesse de ce nouveau réseau départemental : deux des présidents locaux, à Lourmarin et La-Motte-d’Aigues, sont les pasteurs du lieu, ce qui est fortement déconseillé par les instances de Paris qui ne veulent pas voir les sociétés bibliques locales détournées en simple activité paroissiale. Les notables du Vaucluse y sont également assez absents, sauf dans l’œuvre de Lourmarin où siègent des propriétaires locaux dont un certain Sambuc, maire de Puyvert, mais aussi un négociant, du nom de Roman aîné, et un « homme de lettres », Auguste Chef-de-Houx[5]. La petite cité du Lubéron affirmait-elle déjà une certaine vocation littéraire, elle qui abrite aujourd’hui les tombes de Camus et de Giono ?

 Jean-Yves Carluer

 [1] Orentin Douen, Histoire de la Société Biblique Protestante de Paris, Paris, 1868, p. 165.

[2] Se reporter à l’ouvrage de référence de Bernard Appy, Les protestants de Lourmarin, Ampelos Éditions, 2012.   Voir aussi le blog de cet auteur, www.appy-histoire.fr

[3] Société Biblique de Paris, lettre reçue du 26 novembre 1821.

[4] Idem.

[5] Société Biblique de Paris, Rapport de 1822, pages 165-166.

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