Ezra E. Adams (1813-1871)

Missionnaire au Havre, aumônier des marins, abolitionniste….

      Au cœur du XIXe siècle, la cité du Havre a accueilli pendant une décennie (1842-1852) un pasteur américain qui participa plus tard aux grands débats de société de son pays.

    Les prédications de l’aumônier des marins du port, issu d’un milieu marqué par la théologie de Réveil de Charles Finney, sont caractérisées par la volonté de traduire l’Évangile en réformes politiques et sociales, à commencer par l’émancipation des noirs. E. E. Adams figure aujourd’hui en bonne place parmi ceux qui ont fondé un courant important de la conscience politique des Etats-Unis. Mais se souvient-on de son passage dans notre pays ?

Allégorie de la branche féminine de la Société des Amis des Marins (1846). On remarquera l'association du pavillon Béthel, de la constitution des USA, et d'un personnage féminin évoquant la liberté, avec en toile de fond une vue d'un grand port américain.

Allégorie de la branche féminine de la Société des Amis des Marins (1846). On remarquera l’association du pavillon Béthel, de la constitution des USA, et d’un personnage féminin évoquant la liberté, avec en toile de fond une vue d’un grand port américain.

    Ezra Eastman Adams est né le 29 août 1813 à Concord, dans le New-Hampshire. Une poignées de jeunes femmes y avaient fondé en 1830 une petite société auxiliaire de la Seamen’s Friend Society de New-York. Elles étaient une soixantaine en 1841 qui se réunissaient deux fois par mois pour recevoir des nouvelles du mouvement Béthel et préparer diverses activités de charité destinées à soutenir la mission des marins. Plus tard, quand un journal protestant américain voudra illustrer l’impact d’une petite œuvre de soutien missionnaire, il citera le rôle de celle de Concord dans l’appel du futur pasteur Ezra Adams : « Qui pourra dire toute l’influence que cette société exerça silencieusement sur l’âme et les résolutions d’un jeune forgeron, qui est maintenant aumônier à Cronstadt de la Société Américaine des Amis des Marins ?« [1].

 De la Baltique à la Manche…

     A peine E.E. Adams avait-il obtenu son diplôme du Dartmouth College en 1836 qu’il entra au service de la Mission des Marins de New-York. Celle-ci l’affecta bientôt à Cronstadt, avant-port de Saint-Pétersbourg et base de la Marine russe dans la Baltique. Associé à la British and Foreign Sailor’s Society, la Seamen’s Friend Society venait d’y créer un Béthel avec l’accord du Tsar. L’aumônier y demeura de 1839 à 1842. Son service n’était pas facile, car il ne disposait pas de local et tout devait se faire à bord des navires. Ezra Adams dut rentrer aux USA à la suite des ennuis de santé de son épouse, Betsy B. Berry[2]. Il se rendit une première fois en France pour remplacer Eli Sawtell lors de sa tournée de financement de 1842. Et lorsque ce dernier pasteur prit en charge la codirection de la Foreign Evangelical Society, Ezra Adams lui succéda encore, cette fois pour 10 ans.

     Nous reviendrons prochainement sur cette œuvre normande durant les années 1842 à 1852. Contentons-nous aujourd’hui de suivre le pasteur Adams et son épouse. La santé de cette dernière ne s’améliorait pas. Après un premier séjour au Havre, Ezra et Betsy Adams s’embarquèrent en 1846 pour une tournée missionnaire aux USA afin d’assurer leur soutien financier. Mais, sur le chemin de retour, alors qu’ils allaient embarquer à New-York, Betsy Adams décédait[3].

     Le pasteur E. E. Adams se remaria avec Frances Mehitable Stevens, née en 1825. Leurs trois enfants naissent au Havre : Josiah (1848-1900), James Osgood (1850-1908) et Benjamin Bela (1851-1897).

Autographe du pasteur E.E. Adams. Ingouville, 1845.  Flickr.

Autographe du pasteur E.E. Adams. Ingouville, 1845. Flickr.

   Ezra Adams était un excellent orateur, publiant volontiers ses homélies. Il fit imprimer au Havre en 1852 chez Alphonse Lemale A Sermon Preached in the American Church, Ingouville, on Occasion of the Death of Arthur Duke of Wellington, and the Hon. Daniel Webster.

 Retour aux USA

      Sans doute E. E. Adams estimait-il déjà que son ministère en France touchait alors à sa fin, car il répondit positivement en 1853 à l’appel d’une paroisse de l’État de New-York. En août 1846, une cinquantaine de membres de l’Église congrégationaliste d’Olive Street, à Nashua, avaient essaimé pour édifier un nouveau lieu de culte qui se développa sous le nom de Pearl Street Congregational Church. Le pasteur E.E. Adams prit en charge la communauté le 16 août 1853. Il quitta cette paroisse quatre ans plus tard, puis se mit au service de la Foreign Evangelical Society et aida diverses œuvres, avant de devenir en 1867 professeur de théologie à l’Université de Lincoln

     Il décéda à Oxford, en Pennsylvanie, le 3 novembre 1871

     Ezra Adams est principalement connu aujourd’hui aux USA pour ses vibrants appels à ne pas accepter de compromis avec les États esclavagistes du Sud au cours des années décisives 1860-1862. Il apparaît comme un théoricien de la « guerre juste », acceptant à l’avance le déclenchement de la Guerre de Sécession. Dans un sermon devenu un classique de la rhétorique nordiste, Le temple et le trône[4], il avance que les bases du consensus national qui avait présidé à la création de l’Union avaient été sapées et détruites par le système esclavagiste[5]. Comme d’autres aumôniers de la mission Béthel, à commencer par son collègue Eli N. Sawtell, il estimait que « la chaire devait civiliser la nation et la société »[6]. Reste une question qui mériterait une étude plus approfondie. Dans quelle mesure l’engagement anti-esclavagiste des aumôniers du Havre, Sawtell et Adams, a-t-il nourri celui des abolitionnistes français dont on sait qu’un des chefs de file était leur collègue et voisin Guillaume de Félice, pasteur à Bolbec ?

 Jean-Yves Carluer

[1] The Congregational Journal, repris dans le Sailor’s Magazine, XIV, p. 16.

[2] Roald Kverndal, Seamen’s Mission…, Pasadena, 1986, p. 475 et note 254.

[3] The Sailor’s Magazine, XIX, 1847, p. 295.

[4] Ce sermon, publié par l’université Cornell en 1861, a été réédité récemment : ISBN-10: 1429731427. Voir aussi un autre titre réimprimé en 2008 chez Dodo Press : Government and rebellion.

[5] Harry S. Stout, Upon the Altar of the Nation : A Moral History of the Civil War, New-York, 2006.

[6] E. E. Adams, The Pulpit a Civilizer, Philadelphie, 1862, p. 8.

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