Luigi Arnéra (1)

Conversions et persécution en Piémont

    L’histoire de Luigi Arnéra (1862-1948) est tout à fait exceptionnelle. Le destin de sa famille l’est également, puisque ce tailleur piémontais, exilé pour sa foi dans le Comté de Nice où il devint colporteur, fonda une dynastie de pasteurs et d’évangélistes français de premier plan.

 La Bible du jeune inconnu

      Notre récit commence par un tragique fait divers. En cette année 1890, un agriculteur du village de Castino, Celestino Gallo, accepta de recueillir dans son grenier pour la nuit un voyageur d’une vingtaine d’années qui lui demandait l’hospitalité. Ce dernier semblait en très mauvaise santé et ses derniers mots ne le rassurèrent pas : « Si Dieu me rappelle à lui, il faut brûler toutes mes affaires ! ».

     Au matin, l’inconnu était mort. Celestino Gallo demanda l’aide de voisins et inspecta le sac du défunt. Il y avait bien des hardes à brûler, mais aussi une belle Bible que l’on décida de conserver.

    La présence d’un exemplaire des Écritures dans le bagage d’un chemineau était exceptionnelle mais quand même explicable. L’Italie s’était ouverte récemment à la diffusion biblique depuis que la monarchie savoyarde avait progressivement unifié le pays entre 1860 et 1870. Le régime politique et les élites s’y montraient libérales, alors que le clergé catholique se repliait dans un refus de toute modernité. Le pape se déclarait prisonnier à Rome et multipliait les interdictions sur le plan religieux: il enjoignait aux prêtres d’interdire la lecture de la Bible, par tous les moyens. Et, dans les villages des provinces, les pouvoirs du clergé restaient très forts. Les sociétés bibliques étaient néanmoins à l’œuvre en Italie. Dans les années 1880, plus de 35 colporteurs en parcouraient les routes, et certains d’entre eux arrivaient à vendre jusqu’à 3000 Bibles par an ![1] Plus d’un million d’exemplaires des Écritures ont été distribués entre 1860 et 1880 dans la version Diodati, éventuellement révisée[2]. Les acheteurs étaient moins les fermiers et métayers, très vulnérables aux pressions des propriétaires, que les artisans ou les ouvriers agricoles itinérants comme l’était peut-être l’inconnu de Castino.

    Quelques noyaux protestants commençaient à se former, surtout dans le Nord, où les Églises vaudoises, longtemps réfugiées dans les Alpes, essayaient d’essaimer dans la plaine du Pô. Le petit village de Castino se situait dans les collines du sud du Piémont, non loin de la Ligurie, à l’est de la province de Coni. La foi protestante y était inconnue et la tradition forte. Trouver une Bible était un petit événement.

    Celestino Gallo organisa donc une veillée avec ses voisins pour lire en commun le gros livre. Ils poursuivirent de soir en soir et se convertirent bientôt. Celestino Gallo se mit en contact avec des missionnaires protestants de la région, vendit progressivement son équipement agricole et acheta un char à banc. Il se fit colporteur et commença à parcourir les collines des provinces voisines d’Alexandrie et d’Asti.

    En 1897, Celestino Gallo ouvrit une salle de réunions à Rivalta-Bormida où il se fit aider par des demoiselles missionnaires dont Miss Rhoda Evans. Parmi les premiers convertis se trouve la famille Ratto. Le fils, Antonio, avait fréquenté le premier les services protestants du mercredi. Les parents, bons catholiques, étaient très hostiles, mais voyant leur fils changer, trouvèrent à acheter trois tomes de la Bible en version Martini qui avait reçu l’imprimatur. Ils comparèrent les textes chaque soir pendant un mois, cherchant à découvrir la vérité. Il ne notèrent pas de différences notables entre les deux textes mais furent interpellés spirituellement. Ils se convertirent à leur tour[3].

Une rue ancienne à Strévi

Une rue ancienne à Strévi

    De l’autre côté du pont sur la rivière Bormida commençait la commune de Strevi où des réunions se tinrent également bientôt. Le prêtre de cette paroisse semblait alors assez indifférent aux progrès du protestantisme dans la région. Ce n’était pas l’avis d’un de ses paroissiens, un tailleur encore jeune, nommé Luigi Stefano Arnera.

Luigi et son épouse Adelina, qui avait été élevée par les religieuses, étaient des piliers de l’Église : ils avaient déjà cinq enfants, il aidait le curé, elle avait confectionné au crochet la nappe du maître-autel de Strevi. Luigi Arnera, mécontent de la relative inaction du prêtre face aux protestants, décida avec quelques amis d’aller directement au contact avec les « hérétiques ». Le bouillant Luigi perturba quelque peu l’ordonnance des réunions, mais il sortit de là ébranlé dans ses convictions. Il se mit, lui aussi, à lire la Bible et se convertit le 31 juillet 1898. Son épouse, Adelina, se montra tout à la fois scandalisée par ce choix et interrogative devant les changements positifs qu’elle constata dans sa vie courante. Lorsque deux de ses sœurs la pressèrent de divorcer, elle leur répondit : « Comment ? Avant, c’était un diable, mais maintenant il est devenu un ange ! ». Luigi avait abandonné boisson, cabarets et jeux d’argent.

 Quand il faut tout quitter…

    La persécution s’abattit bientôt sur Luigi Arnera, tout particulièrement après son baptême par immersion en 1900 dans la Bormina. Le clergé catholique résolut d’éradiquer le mouvement naissant. Comme il ne pouvait être question de prendre des mesures policières ou judiciaires, puisque le Royaume d’Italie respectait désormais la liberté religieuse, restaient les menaces et surtout la contrainte économique. Ces armes avaient déjà chassé Antonio Ratto et sa famille de leur maison et les avaient contraints à émigrer en France en 1898.

    Le curé de Strevi fulmina donc des mesures de rétorsion contre Luigi Arnera :

– sera privée des sacrements toute personne utilisant les services de ce “Protestant”.

– est libre de toute dette quiconque serait débiteur de ce paroissien devenu hérétique.

    Comme le tailleur Luigi Arnera travaillait à crédit selon l’usage local, c’était le condamner à la faillite. La mémoire familiale conservée par ses descendants rapporte que quelques clients osèrent venir le payer en secret. Mais ce n’était pas assez pour éviter la ruine. Il fallait tout vendre et partir.

    Où aller ? Le chemin de l’exode avait déjà été exploré deux ans plus tôt par Antonio Ratto. Une destination semblait évidente : la région de Nice, toute proche, devenue depuis 1860 le département des Alpes-Maritimes. On y parlait encore italien. Le protestantisme y avait été introduit à la fois par de riches britanniques qui en faisaient leur résidence d’hiver et par des évangélistes français comme Léon Pilatte. Quelques résidents venus d’Outre-Manche et issus des Églises de Frères avaient même financé de petites œuvres destinées aux migrants italiens, à Cannes et à Vallauris. Depuis 1892, le principal responsable de cette dernière assemblée était Maurizio Demaria, un Piémontais devenu colporteur biblique au service de la Société Évangélique de Genève. C’est lui qui avait accueilli Antonio Ratto et sa famille en 1898. Ce dernier était devenu à son tour colporteur.

    Luigi Arnéra partit vers la France en voyage exploratoire à la fin de l’année 1900. C’est à Vallauris, chez Maurizio Demaria, qu’il apprit une nouvelle décisive. Son épouse Adelina venait d’être baptisée à son tour près de Trévi. Toute la famille, définitivement unie, s’installa à Vallauris en février 1901 avec ses six enfants. La carrière de colporteur de Luigi pouvait commencer[4].

(à suivre…)

Jean-Yves Carluer

[1] William Canton, History of the British and Foreign Bible Society, Londres, 1904, t. 3, p. 94.

[2] idem, p. 132.

[3] L’histoire des familles Gallo et Ratto a été relatée en septembre 1978 dans le journal Promesses par Alfred Omer, qui s’appuyait sur le témoignage de Marguerite Ratto, née en 1892. Lien : http://www.promesses.org/arts/47p161-163f.html

[4] Cette partie du récit s’appuie sur les archives familiales de la famille Arnéra, que nous remercions.

 

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6 réponses à Luigi Arnéra (1)

  1. Angeleri Gaspard dit :

    Deux coquilles dans le texte : le nom du traducteur de la bible est DIODATI (Giovanni) et non DUODATI.
    Le prénom de DEMARIA n’est pas Mauricio mais Maurizio
    J’ai personnellement très bien connu Luigi Arnera et ses fils, Attilio, Hector, Claude, Idalgo et Samuel. Je suis toujours en excellentes relations avec l’un de ses petits-fils, André Arnera.
    Quant à Maurizio Demaria, il a un arrière-petit fils du nom d’Emmanuel Megazzini qui est le fils de ma femme, devenu mon fils par adoption légale.

    • Merci pour toutes ces précisions. Je suis intéressé par l’histoire des Assemblées de Frères et en particulier par ce que l’on pourrait appeler la « filière italienne » des Églises du Midi. Pourriez-vous me faire partager vos informations sur ce sujet ?

      • Angeleri Gaspard dit :

        Je vous ferai part volontiers des informations que je possède et de souvenirs personnels dont certains sont enregistrés dans mon autobiographie. Je ne serai pas capable de les transférer directement de mes documents à votre blog. Je pourrai vous les transmettre sur une adresse email. Quelques exemples d’informations que je possède :
        – création de l’assemblée de Vallauris. Excommunications croisées et sa fermeture par arrêté municipal
        -création de l’assemblée de langue française par Hector Arnera en 1920, à Cannes, rue Louis Nouveau
        -création de l’assemblée de langue italienne par Luigi Arnera à Cannes
        -Excommunication de Luigi Arnera par l’équipe Mandirola, Cacciabue, Rarro
        -Ouverture de l’a

        • Angeleri Gaspard dit :

          suite :
          -ouverture de l’assemblée de langue italienne à Cannes par Giulio Mandirola en 1939
          -Controverse entre H. Arnera et James Hunter dans leurs revues respectives « Le Chrétien » et « The Harvester » au sujet de la conquête de l’Ethiopie par Mussolini (1935)
          J’ai 83 ans et j’ai vécu de près ces événements à partir de 1939

          • Angeleri Gaspard dit :

            Dans un livre italien paru il y a quelques années, aujourd’hui épuisé, intitulé « Innalzate il vessil della croce » (Elevez l’étendard de la Croix), l’auteur consacre un chapitre de 6 pages au « développement progressif de l’oeuvre parmi les Italiens dans les Alpes Maritimes » (Il progressivo sviluppo dell’opera fra italiani nelle Alpi Marittime).
            Ailleurs, 5 pages sont consacrées à des événements survenus à Nice et Cannes dans les années 1921 à 1930 avec deux photos de groupe.
            Si vous lisez l’italien, je vous en enverrai une copie (par voie postale)

  2. Angeleri Gaspard dit :

    J’ajoute que mon arrière-grand-père Bartolomeo Angeleri (de Guazzora, Piémont) s’est converti en 1859, bien avant Ratto et Arnera. Il fut un des premiers Frères Larges d’Italie

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