Colporter à la Belle Époque (1)

L’œuvre de la Société Évangélique de Genève en 1912

     Au cours des premières années du XXe siècle, le colportage évangélique poursuit sa mutation. La distribution itinérante des seuls Livres Saints, telle qu’elle avait été organisée par l’agence française de la Société biblique de Londres, devient marginale.

     Cette dernière œuvre ne salarie plus qu’une ou deux dizaines de colporteurs : le prix des Bibles a tellement baissé qu’il n’est plus possible de dégager une marge de vente qui permettrait de financer leur diffusion itinérante. Quelques sociétés protestantes commencent à distribuer gratuitement les Nouveaux Testaments. A part quelques exceptions, le colporteur simplement « biblique » ne peut plus être un salarié.

     Les sociétés axés sur l’évangélisation continuent par contre d’embaucher des vendeurs itinérants. Ces colporteurs évangéliques distribuent évidemment des Bibles, mais leur sacoche contient également nombre d’almanachs, de traités et d’opuscules divers[1]. Ces écrits sont définitivement autorisés en France depuis le début des années 1880. Bien présentés, peu chers et souvent illustrés, ils éveillent plus facilement l’intérêt des interlocuteurs. Certains, comme l’Almanach du Tolérant, d’inspiration anti-alcoolique, présentent un intérêt social qui est bien accueilli par les autorités locales.

     La principale œuvre protestante engagée dans ce type de distribution est la Société Évangélique de Genève, dont le département de colportage emploie encore en France une cinquantaine d’agents à la veille de la Première Guerre Mondiale. De plus en plus évangélistes mais toujours colporteurs, ils sont souvent mis à disposition de jeunes Églises engagées sur des « fronts pionniers » de l’expansion protestante : la Corse, la Bretagne, la Savoie, les populations de migrants…

George Lenoir (1884-1940)

Georges Lenoir (1884-1940)

    Nous disposons, pour le comprendre, d’un texte très intéressant publié dans le très officiel rapport annuel de la Société Évangélique de Genève au printemps 1912. Un jeune ingénieur et homme d’affaires, Georges Lenoir, venait d’être coopté au sein du comité. Il était doté d’un bel esprit de synthèse. On lui confia la tâche de rédiger le texte du discours de présentation du département du colportage.

     « Nouveau venu au sein du comité du département du colportage, j’ai voulu comprendre le mécanisme de notre organisation. Il m’a semblé que je ne saurais mieux faire que de vous livrer, Mesdames, Messieurs, les résultats de mes recherches.

     Je tiens à remercier ici M. Broux, notre secrétaire, dont la connaissance parfaite du sujet et la grande complaisance m’ont été également utiles pour mon travail[2].

     Il nous est facile de nous représenter l’image du colporteur parcourant les belles routes de France, sa balle sur le dos et frappant de porte en porte pour offrir sa marchandise. Mais savez-vous qui sont ces courageux ? Savez-vous ce qui les a déterminés à entreprendre ce dur labeur et par quels moyens ils arrivent à vendre – à vendre, je ne le dis pas à distribuer – entre 40 et 50.000 Livres Saints chaque année ?

     Nous employons, ainsi qu’il a été dit dans la statistique, des colporteurs à la remise et des colporteurs à traitement fixe.

     Des premiers, qui sont évangélistes pour la plupart, pasteurs même parfois, en tout cas des hommes ayant d’autres occupations et qui ne colportent occasionnellement, je ne dirai que peu de chose. Non pas que leur travail ne soit pas intéressant, mais nous n’avons pas de contact étroit avec eux. Ils nous achètent des livres et traités que nous leurs vendons avec une très forte remise, se montant au double et mêmes au triple, pour les livres saints, que celle que nous obtenons nous-mêmes des éditeurs. C’est vous dire que le concours de vos dons nous est nécessaire pour cette catégorie de colporteurs aussi, bien que nous ne leur accordons aucun traitement. À cela se bornent nos relations avec eux[3].

     Mais les seconds, les colporteurs à traitement fixe, sont nos employés, vos employés, puisque vous tous qui m’écoutez êtes membres de la Société Évangélique de Genève. Je crois donc qu’il est de notre devoir de faire leur connaissance. J’espère ainsi arriver à vous les faire aimer et à vous faire apprécier davantage l’utilité de l’oeuvre que nous poursuivons. Il est évident que je n’ai pas l’intention, dans les quelques minutes dont je dispose, de vous présenter la biographie, ni même l’État civil de nos 43 colporteurs. Force nous sera de rester dans les généralités et d’arriver à vous faire une physionomie d’ensemble, respectant ainsi d’ailleurs l’anonymat observé dans les précédents rapports.

     Chaque quinzaine, tous les colporteurs nous envoient un rapport où ils relatent leurs ventes et leurs principaux faits et gestes. La lecture de ces rapports, palpitants de vie, savoureux dans leur langue simple, est captivante. Je vous en donnerai le plus d’extraits possibles, car c’est à l’oeuvre qu’on reconnaît l’artisan et rien ne saurait mieux vous faire pénétrer dans l’intimité de leurs auteurs ».

(A suivre)

Jean-Yves Carluer

[1] Sur la différence entre colporteurs « bibliques » et colporteurs « évangéliques », consulter l’article : Jean-Yves Carluer, « Colporteurs bibliques et colporteurs évangéliques (1837-1960), deux visages de l’évangélisation protestante », Bulletin de la Société de l’Histoire du Protestantisme Français, N° 149/4, 2003.

[2] Victor Broux venait de succéder à Jean-Philippe Dardier comme directeur du département de colportage de la Société Évangélique de Genève.

[3] Notons que quelques futurs pasteurs de renom, membres d’Églises alors émergentes mais sans ressources, ont figuré sur les registres de la S.E.G. comme « colporteurs à la remise ». Dans les années 1930, c’est le cas de quelques pionniers du pentecôtisme, comme Pierre Nicole.

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