Le temps des collecteurs bibliques (2)

1823 : Les premières associations bibliques d’ouvriers en France.

      Les sociétés auxiliaires de travailleurs manuels ont constitué un socle essentiel du mouvement biblique dans les Îles Britanniques. Elles formaient une part d’un éventail social qui comprenait également les associations de dames, de marins, d’écoliers et de militaires. La Société biblique de Paris s’est essayée à importer en France tous ces groupements dont l’objectif était de distribuer les Écritures.

    Elle n’y a obtenu qu’un succès très limité. Les entraves étaient multiples. Beaucoup de Réformés et de Luthériens français ne savaient pas lire, surtout au sud de la Loire. Les autorités politiques luttaient contre tout de qui pourrait ressembler à des regroupements professionnels. La dynamique du Réveil n’avait pas encore touché notre pays. Enfin, les protestants français, souvent dispersés, n’étaient pas en nombre suffisant pour justifier des sous-groupement de nature sociale.

    Quelques associations bibliques d’artisans et d’ouvriers ont néanmoins réussi à se constituer au cours des années décisives des début de la Société de Paris. Les bulletins et les rapports de cette époque en signalent dans le Gard ou à Lyon en 1824.

    Mais c’est dans la capitale que les associations bibliques de travailleurs se sont développées de la façon la plus précoce et la plus importante. En avril 1823, le bulletin N° 10 de la Société Biblique protestante de Paris relatait que son comité avait accueilli un certain nombre de collecteurs de ces associations. Leurs noms, ainsi que celui de leurs trésoriers, avaient souvent une consonance germanique ou alsacienne : Stepbach, Steffens, Trincks, Peters, Mühlbacher, Pabst, Grub, Utech, Ludwig[1]

Temple luthérien-église des Billettes

Le temple luthérien, anciennement église des Billettes, a été le berceau de la Société Biblique Protestante de Paris (« Rue des Archives-Eglise des Billettes » par FLLL — Travail personnel. Sous licence CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons ).

    Ces noms sont à mettre en relation avec l’annonce faite le jour de la Pentecôte (18 mai 1823) au temple luthérien par le pasteur Boissard :

« Un nombre de fidèles des classes les moins fortunées a partagé cet intérêt religieux. Ne pouvant réunir facilement des sommes assez notables pour les présenter en une seule fois, ils ont formé entre eux des associations bibliques, chez les membres desquelles se rend chaque semaine un collecteur pour recueillir les légères contributions qu’ils destinent au soutien de la Société biblique. […] Ces collecteurs, hommes aussi distingués par leur absolu désintéressement que par leur zèle religieux [procurent à chacun] une Bible au prix fixé par les tarifs de la Société biblique […] La plupart des membres des associations bibliques continuent, même après avoir reçu leur Bible, à concourir par leurs dons hebdomadaires au bien-être de la Société biblique ».

 Les pionniers parisiens

      Les précurseurs de ce ministère étaient George et Jacques Schmidt. Ils avaient entrepris leurs premières tournées à la fin de l’année 1822, répondant à l’appel du comité de la Société Biblique :

Art. 1. Il sera formé, dans les différents quartiers de la ville de Paris, de petites associations bibliques composées, autant que possible, d’artisans connus par la pureté de leurs mœurs et par leurs sentiments de piété.

Ces associations ont pour objet de recueillir de petites souscriptions destinées à procurer aux fidèles de la classe pauvre les bienfaits de la lecture des livres saints[2].

    George et Jacques Schmidt sont bientôt obligés de suspendre temporairement leurs courses « par surcroit d’occupation » et dans « l’attente de leur livret (ouvrier) « . Mais le mouvement est déjà lancé : « plusieurs sous­cripteurs sont venus d’eux-mêmes nous apporter leur pe­tite offrande, prendre des informations détaillées sur l’as­sociation, réclamer la notice sommaire que nous leur avions promise… Depuis deux mois que nous avons commencé nos petites collectes, nous avons distribué 20 Bibles et un Nouveau-Testament, et reçu 48 souscriptions. Nous invitons le Comité à multiplier les collecteurs , il n’en manquera pas. Nous voyons que le Seigneur protège notre entreprise ; nous avons eu de la peine au commencement pour obtenir la confiance, pour démontrer la bonne cause; mais nous sommes déjà suffisamment récompensés par le bien qui en est résulté et par les remerciements des personnes que nous avons attirées dans notre association.

     Ce n’est pas seulement dans les provinces qu’on reçoit les Saints Livres avec empressement : dans la capitale aussi se trouvent de vrais chrétiens, malgré la grande corruption et le mépris de la religion dont on l’accuse. Il y a encore des vertus et une vraie piété dans la classe moyenne et parmi les pauvres.

Le « beau livre » qu’il désirait…

     II vous sera sans doute agréable d’apprendre qu’un de nos souscripteurs, informé de la manière dont il pouvait se procurer une Bible, en la payant peu à peu, s’est engagé pour 1 franc et 10 centimes la première semaine, pour 2 fr. 10 c. la seconde, et qu’avant la fin de la troisième il a apporté le solde du prix du Saint Livre. Étant allé chercher la semaine suivante sa souscription, nous la trouvâmes toute prête; nous voulions l’en remercier; mais il déclara que c’était lui qui devait nous rendre grâces de ce que nous lui avions procuré ce beau livre qu’il désirait depuis trois ans. Ce désir avait été produit en lui par l’annonce de l’établissement de la Société biblique et par un sermon, à cette occasion, de M. le pasteur Goepp , sur l’utilité de la Bible. II avait dès-lors mis à part ses économies pour l’acquérir; mais il n’avait jamais pu parvenir à amasser 5 francs. « Depuis trois semaines seulement, ajoutait-il, Dieu a voulu que j’aie pu disposer de cette somme. J’ai donc été plus heureux en trois semaines qu’en trois années […]

    Deux autres souscripteurs ont acquis en cinq semaines chacun une Bible. À notre première tournée pour chercher les dix centimes de leur souscription, ils nous témoignèrent tout le plaisir qu’eux et leurs épouses prenaient à la lecture du Saint Livre, et le désir d’en avoir un exemplaire en gros caractères, afin de pouvoir le lire jusqu’à la fin de leurs jours.

    Nous sommes donc payés de la peine que nous nous sommes donnée par la satisfaction que nous avons éprouvée, et nous espérons que tous ceux qui pourront disposer d’un moment de leur temps pour le même objet, seront récompensés comme nous, et que bientôt il n’y aura pas un seul de nos coreligionnaires qui ne possède le vrai trésor du chrétien« [3].

(A suivre)

 Jean-Yves Carluer

[1] Bulletin de la Société Biblique Protestante de Paris, 1823, N° 10, p. 161.

[2] Bulletin…, 1822, p. 114-115.

[3] Société Biblique Protestante de Paris, lettre reçue du 11 février 1823.

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