Luigi Arnéra, colporteur biblique (2)

Parcourir les Alpes-Maritimes…

     La famille Arnéra, comprenant deux adultes et six enfants âgés de 13 à 1 an, est hébergée provisoirement en 1901 chez Maurizio Demaria. Elle s’installe ensuite dans une grande maison de dix pièces louée au numéro 9 de La Placette, en haut du vieux quartier de Vallauris. Il travaille d’abord comme artisan. Mais on lui fait bientôt, sur proposition de Demaria, une offre pour entrer au service d’une œuvre protestante.

     Luigi Arnéra, embauché à l’automne 1902, apparaît au tableau des colporteurs salariés de la Société Évangélique de Genève à dater du rapport annuel de mars 1903. Il est affecté au département des Alpes-Maritimes où il remplace le colporteur Rosso.

     Sa mission est de distribuer Livres bibliques, traités et almanachs de cette société aux habitants de ce département, avec une focalisation particulière sur la population italophone du comte de Nice ainsi que sur les migrants venus de plus en plus nombreux depuis la péninsule. Le comité de la Société Évangélique estime à juste raison que les Italiens, comme toutes les populations catholiques d’alors, sont beaucoup plus libres et disposés à définir une foi personnelle quand ils sont loin de leurs villages. Cette mission correspond bien aux aptitudes de Luigi Arnéra qui n’est pas encore familiarisé avec le français. Même si le colporteur se rattache à titre personnel dans un premier temps à l’assemblée de frères (larges) de Vallauris, son directeur et responsable local est le pasteur de l’Église libre de Cannes.

     Disons d’ores et déjà que Luigi Arnéra a été constamment considéré comme un colporteur « excellent et zélé » par les responsables de la Société Évangélique de Genève (SEG). Sa longue carrière se prolonge jusqu’aux environs de la dernière guerre. Il l’a menée de pair avec un ministère d’évangéliste et des responsabilités locales importantes au sein des Assemblées de Frères.

     La topographie des Alpes-Maritimes en fait un département difficile pour un colporteur. Certes, une grande partie de la population est groupée dans les villes du littoral, mais l’arrière-pays est montagneux et difficile d’accès.

Luigi Arnéra entreprend dans un premier temps d’évangéliser les populations côtières. Il est autorisé à utiliser les transports en commun pour se rendre sur les terrains de mission éloignés, ce qui offre d’ailleurs certaines opportunités relatées dans les rapports de la SEG : « Notre ami Arnéra se trouve dans un train, près du Cannet : « J’engage, dit-il, la conversation avec un ouvrier italien qui rentre chez lui la journée terminée. Cet homme est un lion contre les prêtres, plein de révolte contre Dieu, s’il y en a un ; il ne veut entendre parler ni de Dieu, ni de l’enfer, ni du purgatoire. Une femme qui voyage avec nous écoute sans rien dire. Je les instruis tous les deux ».

– « Cet homme est franc », finit par remarquer l’Italien. « Il parle bien, ce n’est pas comme nos prêtres ».

Il accepte avec joie un Nouveau Testament et accepte les traités français et italiens »[1].

     Voici un autre exemple, quelques années plus tard :

« À Juan-les-Pins, je dois descendre de mon tram qui ne va pas plus loin. J’attends le tram suivant avec résignation, il doit arriver dans 10 minutes. Pendant ce temps, passent quatre jeunes gens italiens d’une vingtaine d’années, tirant une charrette. Ce sont des fabricants de chaises qui vont en Italie. Je leur fais voir la Bible. Tout contents, ils ont acheté et sont partis. Les dix minutes ont suffi pour que ma Bible, aussi, parte pour l’Italie« [2].

Le colporteur Luigi Arnéra vers 1908

Le colporteur Luigi Arnéra vers 1908

     Le rayon d’action du colporteur s’accroît quand il peut disposer d’une bicyclette. La société de Genève a décidé d’en équiper ses collaborateurs, et celle de Luigi Arnéra ne tarde pas à devenir bien connue dans toute la région. Il peut faire étape chez des frères et amis.

     Mais les reliefs restent des obstacles redoutables. Il lui faut souvent monter à pied : « Je me disposais à remonter sur ma bicyclette, après avoir grimpé à pied une côte aride sous le soleil brûlant, quand mon attention fut attirée par un troupeau de moutons qui broutait l’herbe pendant que leur berger était assis au bord de la route, un livre ouvert devant lui. Je me dirige vers lui et lui offre mes livres, l’Évangile, la Bible.

– La voilà, me dit-il, c’est mon livre, le seul que j’aime, le seul où je trouve force et courage. Et il me cite des passages des psaumes, des prophètes et des Évangiles.

– Êtes-vous protestant ? Lui dis-je.

– Nullement, répond-il ; j’ai acheté cette Bible il y a une dizaine d’années à un colporteur comme vous, et de puis j’en ai fait mon livre de route« [3].

     L’âge venant, Luigi Arnéra peut utiliser les commodités du réseau d’autocars qui dessert l’arrière-pays. Il se fait monter à Thorenc (1.250m.), et, de là il parcourt les villages et descend progressivement vers la côte tout en visitant les chrétiens isolés de Massoins, Contes, La-Colle-sur-Loup, Saint-Paul-de-Vence, Cagnes…

(A suivre…)

 Jean-Yves Carluer

[1] Société Biblique de Genève, Rapport de 1908, par E. Rivier, p. 35-37.

[2] Idem, Rapport de 1913, p. 27.

[3] Société Biblique de Genève, Rapport de 1913, p. 31.

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