Julie de Salvandy, 1825

La Bible entre manufacture et château

    Julie Louise de Salvandy, née Feray, est injustement absente des diverses biographies consacrées aux femmes protestantes.

    Ce n’est pas le cas de sa tante, Mme Mallet, ou de ses amies, la baronne Pelet de la Lozère ou la duchesse de Broglie.  Nous sommes au plus haut niveau de la société française de l’époque de la Restauration, sous le règne de Charles X, dans un cercle marqué très tôt par la prédication du Réveil.

    Malgré sa jeunesse, puisqu’elle a tout juste 25 ans, Julie de Salvandy est l’âme de l’Association biblique d’Essonnes, une cité industrielle de la région parisienne intégrée aujourd’hui dans l’agglomération de Corbeil-Essonnes.

Une vue du château de Chantemerle à Essonnes au XVIIIe siècle, avant la construction des ateliers industriels.

Une vue du château de Chantemerle à Essonnes au XVIIIe siècle, avant la construction des ateliers industriels.

    Présentons-là brièvement. Elle a grandi en ce lieu, au sien du domaine de Chantemerle acheté par son grand-père Christophe Philippe Oberkampf (1738-1815), le célèbre industriel des étoffes imprimées à Jouy-en-Josas à la fin du XVIIIe siècle[1]. Mais alors que la fabrique des Toiles de Jouy a quelque peu souffert des guerres napoléoniennes et connaît un certain déclin, son autre établissement, la grande filature de coton d’Essonnes, est alors en pleine prospérité, formant un des plus grands sites industriels de France. Christophe Oberkampf avait marié une de ses filles, Marie-Julie, avec Louis Feray, descendant d’un riche armateur protestant du Havre, anobli en 1775. C’est un mariage d’intérêt soigneusement négocié comme il sied en ce milieu. Ce Louis Feray développe vigoureusement la filature d’Essonnes en la dotant des machines les plus modernes de l’époque. Il lui adjoint d’ailleurs une usine de construction mécanique dont il confie la direction à l’ingénieur britannique Eastwood.

    La jeune Julie Feray a grandi là, au château, devant la vaste prairie de Chantemerle qui sera urbanisée bien plus tard. Elle est mariée dès 1821 à un des esprits les plus brillants du temps, Achille Narcisse de Salvandy (1795-1856), alors maître des requêtes au Conseil d’État. Ce jeune homme sans fortune, établi financièrement grâce à la dot confortable de sa femme, se lance alors en politique. Déjà connu pour ses qualités d’orateur et d’écrivain, il devient député, comte, ambassadeur, académicien et ministre de l’instruction publique. Mais ce que son beau-père a certainement ignoré, c’est que notre homme était un homosexuel actif, très lié à un ami d’enfance qui deviendra préfet de police… Le ménage Salvandy-Feray s’installe d’abord à Essonnes et a deux enfants, dont l’un deviendra député.

Apporter la Bible aux ouvriers

    Julie de Salvandy, qui avait à peine plus de 20 ans, faisait partie de ces jeunes épouses de la haute société protestante de l’époque qui pouvaient avoir quelques raisons de n’être pas satisfaites de leur vie conjugale. Mais comme le fait remarquer crûment Alice Wemyss, l’historienne du Réveil, ce qui caractérise l’association des dames de la Société biblique Protestante de Paris, c’est que ces femmes, dont beaucoup étaient alors dans l’éclat de la jeunesse, ont préféré Dieu à l’adultère mondain.

    Ainsi en a-t-il été pour Julie de Salvandy.

    Elle apparaît pour la première fois en 1825 dans le rapport annuel de la Société biblique de Paris :

« Une association biblique a été formée à Essonnes parmi les artistes et les ouvriers protestants employés dans les nombreuses manufactures de cette commune ; elle doit son existence à madame de Salvandy […] Puisse cet exemple être suivi dans tous les lieux où une grande agglomération d’ouvriers protestants dans les fabriques rend la lecture de la Bible d’autant plus nécessaire qu’ils sont en général privés de tout moyen d’exercer publiquement leur culte ! »[2].

    Selon le rapport de 1826, « un membre du comité de Paris » aurait contribué à mettre sur pied la branche d’Essonnes. Faute d’autres détails, on en est réduit à des hypothèses. La composition du comité d’administration de la société biblique offre l’embarras du choix. Trois de ses membres, par exemple, ont des liens familiaux avec la famille Feray-Oberkampf : Jules Mallet, oncle de Julie, mais aussi François Delessert et Edouard Laffon de Ladébat.

    Telle qu’elle est constituée, l’association d’Essonnes présentait trois originalités intéressantes. C’est d’abord un groupement doublement mixte puisqu’il associe des femmes logeant au château, Julie de Salvandy et son amie Mlle Eastwood, la fille du directeur, à des hommes employés dans les usines du pays. En second lieu, l’oeuvre biblique locale est présentée, de l’aveu même des responsables parisiens, comme une forme de substitution à l’exercice du culte protestant qui n’est pas autorisé par l’administration royale. Tout cela rend, enfin, le statut de Julie de Salvandy assez inconfortable au regard des convenances machistes de l’époque. Elle n’a officiellement, selon les rapports de 1826 et des années suivantes, que le rôle de trésorière d’une association dont aucun président n’est jamais cité ! Une liste de donateurs datant de 1827 énumère quelques noms rattachés à l’oeuvre biblique d’Essonnes : Mmes Aboilard, Mme Eastwood et ses deux filles, dont l’une est collectrice, Mme Mangoit. Les hommes cités appartiennent aux famille Feray et Eastwood, auxquels il faut ajouter Auguste David et Samuel Mangoit[3].

Du Réveil à l’action sociale

Banque Mallet Corbeil

Corbeil autrefois : la Banque Mallet, rue Feray.

    Cette prédominance du « château » illustre les limites de l’action religieuse des Feray. Il en va tout autrement de leur engagement social, semblable à celui d’un autre patronat protestant, celui de Mulhouse. Mme Feray est présidente du bureau de bienfaisance et crée une des premières salle d’asile de France, ancêtres des Écoles maternelles. La ville sera une des premières à bénéficier d’un enseignement gratuit pour tous. L’action de la famille Feray, en particulier du frère de Julie, Ernest (1804-1891), maire de la ville et sénateur, a pu être qualifiée de paternaliste[4]. Elle avait une composante religieuse suffisamment marquée pour inquiéter le clergé local qui fit intervenir le nonce apostolique à Paris pour demander au gouvernement de limiter l’influence protestante à Essonnes.

    Julie de Salvandy avait alors quitté le château familial dès le début des années 1830 pour suivre son mari à Paris où il poursuivait sa carrière, mais elle resta attachée aux œuvres protestantes, en particulier sociales. Elle est nommée inspectrice des maisons d’éducation des jeunes filles en 1835. Veuve à dater de 1856, elle décède en 1883.

    Aujourd’hui, la paroisse protestante de Corbeil a baptisé du nom de Feray une des salles du temple de la ville…

Jean-Yves Carluer

[1] Sur le site de Chantemerle et les descendants Oberkampf, se référer à l’ouvrage de Serge Chassagne, Oberkampf, un grand patron au siècle des Lumières, Aubier, 1980.

[2] Société Biblique Protestante de Paris, Rapport annuel, 1825, p. 42-43.

[3] Société Biblique Protestante de Paris, Rapport annuel, 1827, p. 205.

[4] La République confisquée : 1848 en « Essonne », Actes du colloque de Crones, novembre 1998, Paris, p. 191.

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