Bordeaux, 1840…

Un aumônier polyglotte pour les marins

    La prospère communauté protestante de Bordeaux était tout aussi diverse que celles de Marseille et du Havre.

Bordeaux Manet

Le port de Bordeaux, par Édouard Manet.

   Une de ses caractéristiques venait de la présence dans la ville d’une forte minorité venue d’Europe centrale et nordique au XVIIIe siècle. Ce groupe avait été sensible à la spiritualité des Frères moraves qui ont pris en charge une paroisse de langue allemande en marge du consistoire réformé. Selon Séverine Pacteau de Luze, l’historienne des protestants bordelais, un certain Joachim Klauer, professeur de langues dans la ville, crée en 1837 une mission auprès des marins allemands et scandinaves[1]. Cette structure est mise en relation l’année suivante avec la Société Chrétienne Protestante de Bordeaux qui s’était constituée dans la ville. C’était une oeuvre d’évangélisation, de tendance revivaliste mais étroitement associée aux Églises réformées concordataires, fondée par les pasteurs Villaret, Maillard et Martin. Elle était appelée à un grand avenir puisqu’elle servira de base à la Société Centrale protestante d’Évangélisation. Pour l’heure, elle prend comme agent le pasteur T.L. Schiep, un prédicateur morave, spécialement chargé des marins et des ressortissants étrangers.

Un Béthel, mais où ?

    Selon Mme Pacteau de Luze, si le consistoire refuse aux marins l’usage du grand temple des Chartrons, récemment inauguré par le pasteur Vermeil en 1835, l’aumônerie navale organise chaque semaine un culte en allemand et tous les 15 jours un autre en langue néerlandaise au 123 quai des Chartrons, dans un local qui sert donc de Béthel. Selon le pasteur Dartigue, ancien secrétaire de la Société d’Évangélisation de Bordeaux, « la société s’occupe d’évangéliser les marins étrangers venant à Bordeaux. Le consistoire met à sa disposition une salle, au temple des Chartrons, où le pasteur Schiep réunit, chaque dimanche, une cinquantaine de marins étrangers auxquels il s’adresse en allemand, en hollandais et en danois« [2]. Les deux informations, très semblables, ne diffèrent guère que sur l’usage du temple des Chartrons. Elles ne sont pas forcément contradictoires dans la mesure où elles peuvent se rapporter à des années différentes. De toutes façons, les effectifs rassemblés sont relativement faibles et il est alors assez difficile de réunir les fonds nécessaires pour assurer le salaire du pasteur Schiep. Ce dernier fait appel en 1848 à la société de New-York pour qu’elle participe à son soutien financier. Le Sailor’s magazine décrit ainsi le pasteur cette année-là :

Le temple des Chartrons à Bordeaux (WikiCommons)

Le temple des Chartrons à Bordeaux (WikiCommons)

    « Le Rev. T.L. Schiep est l’aumônier des 4000 marins protestants qui fréquentent le port chaque année. Ce pasteur évangélique morave est infatigable dans son service, que ce soit à bord, à l’hôpital, dans la prison, de même que dans la prédication chrétienne dans sa chapelle en trois ou quatre langues différentes. Les pays nordiques, la Russie incluse, apportent une contribution annuelle à Bordeaux pour le soutenir dans son ministère auprès des marins. Le montant de ces soutiens financiers étant insuffisant, il [nous] a demandé une aide[3]« 

    La société de New-York accepte alors de contribuer au financement du pasteur. L’activité de T.L. Schiep est régulièrement mentionnée dans ses rapports imprimés : « Il visite en outre les navires américains et distribue des Bibles et des tracts en anglais. Il est capable de distribuer les Écritures dans pratiquement toutes les langues de l’Europe[4]… »

    Je n’ai pas trouvé mention, dans l’état actuel de mes recherches, de successeurs au pasteur Schiep, décédé en 1856. Il semble néanmoins que la communauté morave de la ville se soit encore associée à la Société de Bordeaux ainsi qu’à l’Église évangélique libre, qui était alors en plein essor sous la direction du pasteur Pozzy, pour la poursuite d’un travail pastoral auprès des marins. Un autre indice intéressant est la présence continuelle sur les rives de la Garonne de colporteurs dépendant de l’agence française de la Société biblique britannique. Le chiffre élevé de leurs ventes de Bibles dans toutes les langues atteste de la permanence du témoignage protestant auprès des marins et des voyageurs passant par Bordeaux.

Jean-Yves Carluer

[1] Séverine Pacteau de Luze, Les Protestants et Bordeaux, Mollat, 1999, p. 158.

[2] A. Dartigue, « Allocution pour le centenaire de la Société d’Évangélisation de Bordeaux et du Sud-Ouest », Les Cahiers de l’Évangélisation, septembre-octobre 1935, p. 13-14

[3] The Sailor’s Magazine, 1848, p. 292.

[4] The Sailor’s Magazine,1854, p. 299.

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