Aux origines de l’Association biblique des dames de Paris -1

Jersey pour modèle…

     Dès les premiers pas de la Société Biblique Protestante, son comité avait caressé l’objectif d’importer en France le système des associations de dames, crée par Charles Dudley sur une idée empruntée à Oberlin.

    Nous avons dit ailleurs sur ce site comment les auxiliaires féminines apportaient l’essentiel du dynamisme propre à la Société britannique. Lors des premières assemblées générales parisiennes, tant en 1820 qu’en 1822, aussi bien Sigismond Billing que Frédéric Monod, de retour d’un voyage outre-Manche, avaient plaidé pour la création de telles associations en France. Le Bulletin mensuel, diffusé dans toute la France à plusieurs milliers d’exemplaires, reproduisait les correspondances reçues par la société de Paris. Il mettait en évidence les courriers émanant des société bibliques de dames situées à Altona, Stockholm, ou d’autres cités européennes…

    Une de ces associations apparaît de plus en plus régulièrement dans le bulletin à partir de 1822. Il y a quelque logique à cela. La Société auxiliaire (britannique) des dames de Jersey faisait connaître ses besoins en Bibles imprimées en langue française. On sait que les populations des Îles anglo-normandes étaient presque exclusivement francophones. Jersey, Guernesey et Aurigny avaient été en outre très marquées par le Réveil méthodiste. La demande en Bibles y était forte et la société mère de Londres avait épuisé ses éditions francophones datant de la période napoléonienne. Leur impression était désormais assurée par la France. Les Bibles en version Martin, dites « de Toulouse », privées des livres « apocryphes » selon l’usage londonien et qui se vendaient mal auprès des huguenots attachés aux collections traditionnelles, prenaient le chemin des Îles à la satisfaction de tous.

Le port de Saint-Aubin à Jersey. Le grand bâtiment sur la droite est l'église méthodiste locale. (cliché Wiki Commons)

Le port de Saint-Aubin à Jersey. Le grand bâtiment sur la droite est l’église méthodiste locale. (cliché Wiki Commons)

    La présidente de la Société des dames de Jersey s’appelait Marie Dumaresq, épouse Le Couteur (1774-1846). C’était, selon l’usage, une femme de la haute société locale : son père, Sir John Dumaresq, avait été lieutenant bailli de l’Île et elle résidait dans une jolie propriété, l’Élysée, qui dominait le petit port de Saint-Aubin sur la côte sud de Jersey. Son mari, le lieutenant-général Jean Le Couteur (1861-1835) avait servi en Inde puis avait mis au profit de la couronne britannique ses aptitudes francophones pendant les guerres de l’époque révolutionnaire. Il avait été ainsi « officier traitant », chargé de correspondre avec les insurgés vendéens et chouans de l’ouest de la France. Il avait noué des liens avec La Rochejaquelein ou Cadoudal. Après 1815, il ne pouvait qu’être reçu en ami à Paris par les anciens émigrés et l’administration de la France au drapeau blanc de Louis XVIII et Charles X.

Une protestante très active…

    Les lecteurs du Bulletin apprennent, mois après mois, que Madame Le Couteur est responsable d’une école du dimanche à Jersey et qu’elle y estime la lecture directe des Évangiles plus facile et utile pour les enfants que le Book of Common Prayer, ce qui laisse entendre qu’elle devait être de tendance méthodiste. Elle fait savoir en mai 1822 qu’elle passe commande de 50 Bibles, édition de Toulouse : « on nous en demande encore tous les jours ; il y a entre autres une pauvre paysanne, mère âgée, à qui nous avons promis six exemplaires à prix réduit, qui les attend avec impatience : elle dit qu’elle mourra contente si elle a donné une Bible à chacun de ses enfants« [1].

    En juillet 1823, Marie Le Couteur écrit de nouveau au comité parisien, mais cette fois pour transmettre ses encouragements aux protestantes de la ville : « Je m’intéresse vivement au succès de […] l’Association biblique des dames en formation à Paris, persuadée que ce sera un bien réel pour la France, si vous pouvez amener les mères de famille à seconder une œuvre qui leur importe beaucoup plus qu’aux hommes ; car, en vérité, que seraient les femmes sans le Christianisme ? Vos dames auront sans doute trouvé des difficultés au commencement, mais elles diminueront journellement« [2].

     Le texte de Madame Le Couteur prend ici un ton réellement militant, avançant l’argument favori de Charles Dudley, repris en boucle par nombre de responsables des auxiliaires féminines : les distributions de Bibles et les visites qui leur sont associées représentent, dans leur essence même, un ministère d’abord féminin ! Si, d’autre part, Mme Le Couteur semble si bien informée sur les projets parisiens, c’est qu’elle vient de faire un voyage dans la capitale. Elle y a rencontré nombre de femmes de la haute société, en particulier celles qui se rassemblent régulièrement dans les salons du pasteur Wilks et qui formeront plus tard l’ossature de l’Église dite de la Chapelle Taitbout. Elle leur a plaidé la cause d’une association féminine.

   Plusieurs de ces dames sont prêtes à tenter l’aventure. La plus connue d’entre elles est Albertine de Staël, duchesse de Broglie.

(A suivre)

[1] Bulletin de la Société Biblique Protestante de Paris, juillet 1822, p. 15.

[2] Idem, 1823, p. 256.

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