Aux origines de l’Association biblique des dames de Paris -2

Albertine, duchesse et distributrice de Bibles…

    Albertine de Staël, duchesse de Broglie, fondatrice de l’Association biblique de femmes de Paris, était en 1824 le maillon central d’une des familles les plus prestigieuses du XIXe siècle.

    Ses ancêtres avaient été pasteurs à Genève. Son grand-père, Jacques Necker, était le fameux ministre dont le renvoi par Louis XVI avait déclenché la prise de la Bastille. Ses parents, Benjamin Constant et Mme de Staël, avaient été, avec Chateaubriand, les plus grands écrivains français de leur temps. La jeune Albertine Ida était née en 1797 de leurs éphémères amours, aussi tumultueuses qu’adultères. Son mari depuis 1816, le duc Victor de Broglie (1785-1870), alors simple député, sera bientôt chef du gouvernement, tout comme le sera un jour aussi son fils, le duc Albert (1821-1901). Que faut-il ajouter, sinon qu’un de ses descendants, Jean de Broglie, fut ministre du Général de Gaulle, et tout cela sans compter quelques académiciens et un prix Nobel…

Albertine et Germaine de Staël

Albertine de Staël et sa mère, peints par le baron Gérard

   Revenons à Albertine (1787-1838). Elle avait été élevée en Suisse, à Coppet, auprès de sa mère qui s’était quelque peu tournée vers le Réveil en ses dernières années de vie. Son précepteur avait été un maître du romantisme allemand, Auguste Schlegel (1767-1845). La formation spirituelle d’Albertine et de son frère Auguste revint au pasteur Jean Isaac Cellérier (1753-1844), un des précurseurs du Réveil à Genève. « Cellérier avait en effet développé une pédagogie simple, fondée sur la foi évangélique et sur une transmission des Écritures dans un langage compréhensible des jeunes gens à qui il aimait s’adresser« [1].

Albertine de Broglie, à l'époque où elle fonda l'Association biblique des dames de Paris (gravure).

Albertine de Broglie, à l’époque où elle fonda l’Association biblique des dames de Paris (gravure).

    Mais la « conversion de cœur » des jeunes du Groupe de Coppet ne les libère pas des contraintes sociales propres à leur milieu aristocratique et richissime. C’est le conseil de famille qui décide de leur mariage, négocié en fonction des intérêts du clan.

     Albertine se retrouve mariée à un homme de douze plus âgé qu’elle. Le duc Victor de Broglie, quoique nominalement catholique, était ouvert au Réveil. Il s’engagea dans la Société de la Morale Chrétienne qui regroupait des élites protestantes et catholiques désireuses de promouvoir une foi active et de mettre fin aux pires abus sociaux. Ce cénacle entendait mettre en œuvre dans notre pays le programme socio-politique issu du Réveil européen : abolition de l’esclavage, alphabétisation générale, extension des libertés. La Société de la Morale Chrétienne n’eut qu’une existence éphémère, car elle se trouva vite contrecarrée par le roi Charles X qui favorisait le catholicisme le plus conservateur et luttait contre les réformes. Victor de Broglie était une figure montante du parti politique libéral dont le théoricien était Benjamin Constant, le père biologique d’Albertine. Le duc devint donc, jusqu’à la Révolution de 1830 qui le porta aux affaires de l’État, un des principaux opposants au Régime ultra. Le couple resta très uni malgré la différence de religion. Le duc accompagnait de temps à autres son épouse aux réunions du révérend Mark Wilks puis à la chapelle Taitbout, première église évangélique libre de Paris.

La fille de Mme de Staël sera considérée jusqu’à la fin de sa vie comme une « méthodiste » convaincue. Le poète Lamartine, qui l’avait rencontrée, avait été ébloui par sa foi :

« Elle avait une de ces beautés religieuses dont le vrai cadre est un sanctuaire ; toutes les pensées qui traversaient ses beaux yeux semblaient venir directement du ciel, et s’adoucir seulement en regardant les choses d’ici-bas pour ne pas les consumer et les pulvériser du regard. Son âme, en effet, habitait les tabernacles d’en haut […]Mme de Broglie avait en religion le caractère que sa mère, Mme de Staël, avait en génie : l’enthousiasme contenu, actif et éloquent. C’était la statue grave de la prière, la femme de Dieu, pour lui appliquer cette belle et simple expression des hommes de bien par excellence : « C’est un homme de Dieu[2] ».

Les morceaux choisis de sa correspondance, publiées par son fils Albert, nous montrent une chrétienne à la vie simple malgré sa fortune, fidèle en amitiés, recevant beaucoup, évoluant dans un cercle qui englobe tant les protestants, la famille de François Guizot, par exemple, que les catholiques libéraux[3].

C’est cette jeune femme, alors âgée de 27 ans, qui fonde en 1824, malgré l’opposition du pouvoir royal, l’Association biblique des dames, de Paris.

Jean-Yves Carluer

[1] Julien Landel, « Transmettre et répandre le Réveil au début du XIXe siècle : trois lettres inédites du pasteur Cellérier à Auguste de Staël », Chrétiens et Sociétés, 2009, p. 60.

[2] Alphonse de Lamartine, « Lettre à Monsieur Léon Brys d’Ouilly », Recueillements poétiques, 1839.

[3] Lettres de la duchesse de Broglie -1814-1838- publiées par son fils le duc de Broglie, de l’Académie française, Calmann Lévy, plusieurs éditions. Ouvrage consultable sur le site Gallica. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65831657

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