Les collecteurs des champs -1

Trouver des volontaires…

     Le grand élan de création d’associations bibliques du début des années 1820 avait touché nombre de paroisses rurales. Des sociétés auxiliaires s’y était parfois constituées avant même celles des villes voisines et des centres consistoriaux. Ces paroisses des campagnes se sont généralement dotées de Bibles sans faire appel à un réseau de collecteurs bénévoles.

    Les membres des comités locaux, à commencer par les pasteurs eux-mêmes, organisaient directement la distribution des Livres saints. Cela pouvait suffire. Les réseaux complexes de collecteurs, développés par Charles Dudley en Grande-Bretagne, étaient beaucoup plus adaptés à un environnement urbain qu’à un paysage campagnard.

    A partir de 1825 l’expansion continue du mouvement biblique touche cette fois de très grandes paroisses de province, comme celles que l’on rencontre dans le Midi de la France, dans le Gard, l’Ardèche, la Drôme ou la Haute-Loire… Les sociétés branches sont confrontées à une tâche immense. Les comités, établis dans des petites villes ou des gros bourgs, essayent donc de mettre en place des associations de collecteurs ruraux choisis parmi les paysans et les cadres intermédiaires des villages. Mais ce n’est pas facile.

Meyrueis au début du XXe siècle. (Wiki commons)

Meyrueis au début du XXe siècle. (Wiki commons)

    La lecture des différents rapports des sociétés bibliques auxiliaires de France atteste la difficulté d’adaptation du système des collecteurs au milieu rural. Prenons, par exemple, le cas de la société de Meyrueis, en Lozère. Cette petite cité cévenole a créé sa société biblique auxiliaire en 1826. Un an plus tard, le rapporteur de la première assemblée générale se félicitait de la mise en place d’une association féminine locale à Meyrueis avec six collectrices. Mais il signalait également « avec regret qu’on n’a pu encore établir des associations dans la campagne1« .

     On comprend aisément la difficulté qu’il y avait à organiser des tournées pour joindre les hameaux isolés des Hautes Cévennes en 1826. Les sociétés auxiliaires étaient désormais confrontées au dilemme qui compliquera plus tard le travail des colporteurs biblique salariés : en été, les populations étaient occupées aux travaux agricoles, et l’hiver, les communications étaient extrêmement difficiles, surtout en pays de montagne. Avant 1836, date du vote de la Loi sur les chemins vicinaux, rien n’était prévu pour relier aisément les hameaux éloignés. Il fallait l’abnégation d’un Félix Neff pour affronter les tempêtes de neige.

    Enfin, n’oublions pas que les protestants isolés étaient souvent aussi ceux qui ne savaient pas lire, et il y en avait encore beaucoup dans les années 1820, surtout dans le sud de la France.

    Faute de collecteurs, la tâche essentielle retombait donc sur les pasteurs. La plupart se contentaient de proposer les Bibles lors de certains cultes dominicaux. Quelques-uns, particulièrement zélés, emportaient les livres dans une sacoche lors de leurs visites pastorales. Ils appelaient cela des « tournées bibliques », comme celles que réalisaient le pasteur Fontanès, de Nîmes, dans la région d’Uzès, ou son collègue Tachard dans la Vaunage2.

    Pourtant, petit à petit, des associations se sont organisées pour parcourir les espaces ruraux. A Salies, en Béarn, « les membres de la société [biblique] furent groupés en associations, à chacune desquelles furent attachés deux collecteurs. L’Église de Salies comportait 18 associations, divisées en associations urbaines, associations rurales et associations des communes voisines. Environ 30 collecteurs étaient donc nécessaires. Quelques jeunes gens, quelques fidèles vinrent eux-mêmes s’offrir d’en remplir les fonctions; le comité proposa les autres et nul n’a manqué à ses devoirs […] La société biblique était composée l’année dernière (1827) d’environ 50 à 60 membres; elle en compte aujourd’hui 2503« .

    On le voit, le choix des collecteurs ruraux se fait autant par volontariat que par une désignation d’office dans laquelle le pasteur joue une rôle essentiel. Sans doute reconnaît-il mieux que quiconque les paroissiens zélés que leur timidité empêche de se mettre en avant.

Un petit grain de semence…

     Transportons nous maintenant à Milhaud, une forte paroisse rurale protestante aux portes de Nîmes. Elle est desservie en 1827 par Abraham Borrel, alors pasteur proposant, dépendant du consistoire de la ville4. La proximité de Nîmes explique sans doute que les protestants de Milhaud bénéficient déjà de bien des avantages : une salle destinée à la scolarisation par enseignement mutuel accolée au temple tout neuf, une réunion d’école du dimanche à laquelle assistent d’ailleurs surtout les adultes5… La paroisse est déjà relativement bien pourvue en Bibles. Pourtant le pasteur Borrel fait encore appel à des collecteurs, cette fois pour financer des offres gratuites de Livres. L’un de ces bénévoles se présente en personne à la réunion d’assemblée générale de la société auxiliaire de Nîmes en avril 1827. C’est un certain « Marignan, simple cultivateur, l’un des collecteurs des Associations bibliques de Milhaud… » :

« Je ne suis, Messieurs, qu’un simple agriculteur; vous m’excuserez si je ne parle point avec éloquence; c’est l’amour que j’ai pour ma religion, qui m’engage seul à vous entretenir dans ce moment.

« Le 28 décembre dernier, M. Borrel, pasteur de notre Église, me proposa d’être collecteur d’une association biblique et de me procurer des souscripteurs d’un sou par semaine, dans le dessein d’employer les sommes prélevées à l’achat de Bibles et de Nouveaux-Testaments, pour en faire présent aux nouveaux époux lors de la bénédiction de leurs mariages, et aux pauvres malheureux qui n’ont pas des moyens suffisants pour se les procurer. Je n’entreprendrai pas de décrire ici la joie que j’éprouvai lorsque ce bon serviteur de Christ m’offrit cet emploi. J’ouvris une liste de souscriptions, conjointement avec mes collègues et amis, MM. Pierre Hermet, Jean Séguin, et Adrien Mazel. La première pierre de notre édifice fut à peine posée, qu’un nombre assez considérable de fidèles vinrent souscrire, se disant bienheureux de pouvoir coopérer à une œuvre si excellente; et nous avons la douce satisfaction de voir ce nombre augmenter chaque jour. Ainsi, notre entreprise est un petit grain de semence de moutarde que nous avons ensemencé; mais si toutes les Églises chrétiennes agissaient ainsi, l’arbre parviendrait à sa parfaite hauteur […] Plusieurs de nos frères, désireux de posséder le Livre par excellence, et n’ayant pas le pouvoir de l’obtenir faute de moyens, réclament à grands cris notre assistance6« .

   Nous suivrons bientôt quelques-uns de ces collecteurs ruraux dans leurs tournées, parfois pleines de surprises.

(à suivre…)

Jean-Yves Carluer

1 Bulletin de la Société Biblique Protestante de Paris, 1827, juin 1827, p. 21.

2 Idem, décembre 1827, p. 93.

3 Rapport de la Société Biblique auxiliaire de Salies, 1828.

4 Abraham Borrel (1795-1866), de tendance évangélique, est devenu ensuite pasteur à Nîmes. Il est également connu comme historien du protestantisme cévenol.

5 A. Borrel, Notice historique sur l’Église réformée de Nîmes, Nîmes, 1837.

6 Bulletin de la Société biblique Protestante de Paris, 1827, p. 70.

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