Réapprendre les Psaumes oubliés…

Quand les Réformés chantaient faux…

    Que chantaient les protestants de France au début du XIXe siècle ? La réponse semble évidente : c’étaient les psaumes mis en musique à l’époque de la Réformation, maintenus en usage jusqu’à la Révocation de l’Édit de Nantes et plus tard, à l’époque des cultes au désert. Les fils des Huguenots chantaient-ils toujours bien ? L’assertion semble valable à Genève et dans un certain nombre de paroisses du Refuge ou de l’est du Royaume qui avaient échappé aux persécutions. Mais les quelques témoignages dont nous disposons pour le début du XIXe siècle sur la vie quotidienne des Réformés français nous dressent un tout autre tableau.

Le temple de Pontaix (Drôme), un des plus anciens lieux de culte protestants de France. Ancienne chapelle castrale, devenue temple, elle est réaffectée au service des Églises réformées dès le début du XIXe siècle. A droite, la chaire à prêcher des temps du Désert.

Le temple de Pontaix (Drôme), un des plus anciens lieux de culte calvinistes de France. Ancienne chapelle castrale, devenue temple, elle est réaffectée au service des Églises réformées dès le début du XIXe siècle. A droite, la chaire à prêcher des temps du Désert.

    Écoutons le pasteur Bureau relater un culte en Poitou : « Un laïque conduisait le chant […] il avait une voix puissante, savait plusieurs psaumes sans connaître la musique. Plusieurs criaient après lui ; quand l’un était à la dernière syllabe d’un mot, un autre faisait entendre la première. Le sublime du beau était de produire une ritournelle à chaque son et de faire trembler la voix. Quand M. Bonhomme [l’instituteur] vint à Celles, il exerça plusieurs jeunes gens et apporta une grande amélioration dans cette cacophonie, mais alors les vieillards se turent, disant qu’on chantait en musique[1]« .

    Il s’agit là sans doute du cas particulier de paysans en majorité illettrés, dira-t-on. Portons-nous alors dans la capitale du Midi protestant, à Nîmes. Le pasteur Delétra, de passage dans un temple de la ville, se montre tout aussi critique envers l’harmonie musicale locale : « Nous faisions des accords qui auraient fait retourner tout le monde à Genève« [2]. Le visiteur se serait-il montré trop critique ? Retenons cette fois l’avis d’un des pasteurs même de Nîmes, Abraham Borrel :  » Les psaumes se chantaient sans mélodie et sans mesure , la cadence n’était point observée, et la valeur des notes était inconnue. Il fallait donc une réforme complète[3]« .

    Comment en était-on arrivé-là ? Pourquoi était-on ainsi passé des airs complexes de danse de la Cour des Valois, harmonisés par Goudimel ou Claude Lejeune, à de bruyantes déclamations qui n’avaient plus rien de musical ?

    La première raison tient au poids des identités culturelles. Il n’avait déjà pas été facile à des populations réformées rurales du XVIe siècle de s’approprier des textes qui avaient été écrits dans une belle langue française classique, alors même qu’elles s’exprimaient habituellement dans des parlers locaux. Deux siècles après, pour un Méridional, largement analphabète et s’exprimant en occitan, l’exercice ne devait pas être très éloigné de celui d’un Catholique breton chantant en latin. Sans doute ces Cévenols et ces Béarnais reconnaissaient-ils des passages de la Bible qu’ils avaient l’habitude d’entendre, mais cela supposait le maintien d’une culture religieuse, qui était justement souvent défaillante.

    La deuxième raison tient à l’histoire. Chanter les psaumes a été prohibé pendant plus d’un siècle, de 1685 à 1789. Les cultes au désert étaient rares. Il était risqué de chanter à haute voix lors les cultes familiaux durant les temps de persécution. Il ne fallait pas attirer l’attention. Les mélodies ont été oubliées, et cela d’autant plus qu’elles ne correspondaient plus, ni aux airs locaux, ni à la culture savante des grandes villes. La production musicale réformée s’était pratiquement arrêtée vers 1600 et plus de deux siècles avaient passé, ce qui est une durée énorme dans ce domaine. Si le texte des psaumes avait pu se conserver dans les quelques recueils dispersés dans les paroisses, les mélodies s’étaient souvent perdues, d’autant qu’elles étaient traditionnellement chantées sans accompagnement d’un instrument.

    La reconstruction du protestantisme français s’est opérée en 1802 sur la base d’un retour aux liturgies traditionnelles. C’était probablement le seul choix possible en attendant l’introduction de cantiques plus modernes. Mais cette option identitaire supposait un difficile réapprentissage de mélodies oubliées, dont nous étudierons les modalités dans un prochain article. Pourtant, dès cette époque, quelques rares œuvres pionnières comme les Moraves et les Méthodistes préférèrent s’appuyer sur des répertoires mieux adaptés aux nouvelles sensibilités musicales.

 Jean-Yves Carluer

[1] Mémoires du pasteur Bureau, Bulletin de la Société de l’Histoire du Protestantisme Français, 1966, p. 411. Ce texte est repris par André Encrevé dans son ouvrage Protestants Français au milieu du XIXe siècle, p. 1031.

[2] Mémoires du pasteur Delétra, Bulletin de la Société de l’Histoire du Protestantisme Français, 1966, p. 392.

[3] Abraham Borrel, Notice historique de l’Église chrétienne réformée de Nismes, Nîmes, 1837, p. 140.

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