1857-1861: Le Réveil ignoré -3

Les leçons d’un Réveil

    Français et Suisses passent largement, du moins dans un premier temps, à l’écart du plus grand Réveil international du XIXe siècle, celui des années 1857-1861. Expliquer la torpeur du protestantisme de langue française, alors que se déclenche la grande mutation évangélique du siècle, conduit à examiner plusieurs paramètres, qui touchent la circulation de l’information, ainsi que son analyse.

    Nous avons dit que nos protestants ont été relativement bien informés des événements qui ont bouleversé bien des Églises des deux côtés de l’Atlantique. La presse et l’édition protestantes francophones ont très tôt relaté et analysé ce qui se passait aux États-Unis ou en Irlande. Mais cette information a-t-elle été assez analytique ?

    Si les titres en français parlent assez fréquemment du Réveil international, c’est le plus souvent pour multiplier les anecdotes édifiantes et essayer de susciter la foi chez les lecteurs. Les éléments d’analyse sont également présents, surtout dans la presse protestante suisse. Nous en avons parlé. Mais peut-être certaines dimensions n’ont pas été assez mises en évidence, sans doute parce qu’elles heurtaient les habitudes et traditions religieuses de notre continent.

    C’est notamment le cas de ce qui me semble être la clé de ce Réveil. Dans un premier temps, l’impulsion vient des laïcs et dans une deuxième étape, elle sera portée par de jeunes prédicateurs. Si l’effusion de l’Esprit, en bonne théologie chrétienne, ne peut venir que d’en haut, il faut reconnaître que, sur le plan ecclésial, l’initiative est partie d’en bas ! Les autorités et même le simple encadrement pastoral ont été singulièrement absents en 1857-1859. Tout cela pouvait être très dérangeant pour des lecteurs franco-suisses.

    Cette information est pourtant bien parvenue aux protestants francophones. Le premier à signaler la place des laïcs est Frédéric Monod, dans une des ses dernières lettres postées d’Amérique pour les Archives du Christianisme au XIXe siècle. Il remarque dans une grande église de Washington en mars 1858 des ministres du culte sur l’estrade, de toutes sensibilités d’ailleurs : « autour de la chaire étaient une dizaine de pasteurs presbytériens, old and new school, épiscopaux, baptistes, méthodistes, congrégationalistes, etc[1]« . Mais il ajoute un peu plus loin: « le président est toujours un laïque« .

    Cette position en retrait des pasteurs apparaît beaucoup plus clairement dans les articles de Jean-Frédéric Astier pour le journal suisse Le Chrétien Évangélique au dix-neuvième siècle, articles qui font ensuite l’objet d’un ouvrage édité à Lausanne : « Un autre fait très important, qui a beaucoup frappé, c’est le caractère essentiellement laïque du mouvement. L’initiative a partout été prise par quelques individus, sans le concours officiel des autorités ecclésiastiques. Les ministres ont suivi le mouvement plutôt qu’ils ne l’ont dirigé. Les réunions ont été de préférence présidées par des laïcs, et les pasteurs se rendaient aux assemblées simplement comme tout le monde, pour prier et être édifiés[2]« .

    La presse francophone explique peu cet effacement. Tout au plus mentionne-t-elle l’opinion d’une personnalité américaine, Mme Beecher-Stowe, la célèbre auteure de La case de l’Oncle Tom. Cette militante anti-esclavagiste très critique envers les confessions établies analysait cette émergence des laïcs à la tête du Réveil comme un juste jugement de Dieu contre les pasteurs et les clercs : « Le mouvement n’est point parti de la chaire, les prédicateurs ont été trop souvent infidèles à leur mission ; il a sa source dans la conscience chrétienne du peuple[3]« . Laissons-lui son opinion.

    Personne ne semble, ni en Amérique, ni en Europe, remarquer que les réveils religieux sont des spectaculaires retours à la foi qui ne sont souvent possibles que parce qu’ils apparaissent décléricalisés, déroutinisés, et portés par l’élan général plus que par une hiérarchie quelconque. En 1857-1859 les théologiens et les théoriciens du Réveil comme le célèbre Charles Finney (1792-1875) n’ont pu qu’accompagner un mouvement qu’ils espéraient mais n’ont pu déclencher.

L’élan spirituel

Moody Ecoles du dimanche

Le jeune Dwight L. Moody, reconnaissable à sa barbe, au milieu des enfants des rues de Chicago à l’époque du réveil de 1858. Alors qu’il est un homme d’affaires prospère, il débute son ministère comme organisateur et encadrant bénévole d’Écoles du dimanche.

    A l’inverse, c’est une nouvelle génération d’évangélistes qui sort du Réveil. Quelques-uns sont déjà de très jeunes pasteurs comme Charles-Haddon Spurgeon (1835-1892), d’autres se dirigent progressivement vers le ministère, comme Dwight Lyman Moody (1837-1899). Ce sont eux qui vont, dans une deuxième phase, traduire le Réveil en campagnes d’évangélisation en direction d’un public non religieux.

    Car les observateurs de 1858 à New-York sont conscients que la période initiale, portée par un fort mysticisme, une forte émotion, et pratiquement sans enseignement religieux, intéresse un milieu somme toute limité qui possède déjà une certaine culture évangélique : « Ces assemblées où il n’y a pas de prédication, mais une simple lecture d’une portion de la Bible, suivie de quelques observations, n’ont absolument rien d’attrayant pour quiconque n’a pas de vrais besoins religieux. On a remarqué que les seules qui aient porté des fruits bénis sont celles qui sont fréquentées par des chrétiens appartenant à des [mouvements] évangéliques[4] « .

    Le Réveil de 1857-1859 avait compris la nécessité de se projeter en direction des incroyants :

    « Autrefois on s’attachait trop exclusivement aux membres des congrégations, et dès que ceux-ci étaient convertis, l’oeuvre s’arrêtait d’elle-même jusqu’à ce qu’il se forma une nouvelle génération, avec de nouveaux besoins. Aujourd’hui le réveil a pris un caractère franchement missionnaire[5]« .

    Le dernier élément d’analyse qui parvient aux lecteurs francophones est plus spécifique aux États-Unis où un vaste débat national sur l’esclavage déchire l’Union à la veille de la guerre de Sécession. En 1859 les revivalistes, militants inconditionnels de l’antiracisme, sont confiants dans l’avenir : « C’est à l’influence du Réveil qu’il faut attribuer l’opposition, toujours plus prononcée, que les partisans de l’extension de l’esclavage rencontrent dans le Nord. Dans les trois plus grands états de l’Union, les élections de cet automne ont été particulièrement favorables aux adversaires de l’esclavage. Tout porte à croire que si le mouvement de réveil ne se ralentit pas, le prochain président des Etats-Unis sera, en 1860, enfin choisi dans les rangs des partisans de la liberté, qui ont déjà la majorité dans la chambre  des Représentants [6]« .

    Le succès politique attendu, concrétisé par l’élection d’Abraham Lincoln à la présidence des USA, entraîna la guerre civile et la libération des noirs américains. Mais ce fut aussi la fin du Réveil.

(à suivre)

Jean-Yves Carluer

[1] Les Archives du Christianisme au dix-neuvième siècle, 1858, p. 61.

[2] Jean Frédéric Astier, Le Réveil religieux des Etats-Unis, 1857-1858, d’après les principales publications américaines et anglaises, Lausanne, 1859, p. 17.

[3] Le Chrétien Évangélique au dix-neuvième siècle, 1858, p. 183.

4 Idem, 1858, p. 181.

[5] Astier, op. cit, p. 34.

[6] Le Chrétien Évangélique au dix-neuvième siècle, 1859, p. 24.

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