Réalville

Une société branche modèle…

    C’est une des premières à avoir été fondées en France. Sa création illustre aussi l’interaction entre élites et paysannerie protestante nécessaire à l’extension de la distribution de Bibles…

    En 1824-1825, la société biblique de Paris s’est trouvée, nous l’avons vu, contrainte de réagir rapidement. La stagnation des ventes des Écritures rendait plus que jamais nécessaire la mise en place de sociétés branches et d’associations locales en province. C’étaient les seules à pouvoir toucher les protestants des campagnes qui formaient alors l’essentiel de ce qui subsistait du peuple de la Réforme.

    Si le réseau des sociétés auxiliaires s’étendait à toujours plus de départements, elles restaient trop souvent confinées aux chefs-lieux, faute de relais dans les villages et hameaux, là même où le manque de Bibles était le plus criant.

    Quelques exceptions, néanmoins, étaient les bienvenues. On avait pu former quelques sociétés branches rurales dès les années 1820 et 1821. Cela pourrait servir de modèle.

    C’était justement le cas de la société biblique de Réalville, fondée dès le 11 octobre 1821 dans une petite cité du Tarn-et-Garonne.

Des protestants en Bas Quercy

Une rue de Réalville autrefois...

Une rue de Réalville autrefois…

   La paroisse de Réalville  rassemblait alors, avec son annexe d’Albias, une communauté de plus de 1000 protestants, pour la plupart paysans. Ils cultivaient les lourdes terres des collines qui dominaient le cours du Tarn. La paroisse disposait d’un temple et bénéficiait d’un pasteur dans la force de l’âge, Jean-Auguste Mourgues (1783-1849).

    Pourquoi la commune de Réalville eut-elle une société-branche bien organisée avant toutes les autres ?

    On pense bien sûr à la proximité de Montauban, petite capitale du protestantisme français, tout au moins sur le plan universitaire, car c’est là que Bonaparte avait choisi d’implanter la faculté de théologie chargée de former les futurs pasteurs. Le révérend écossais Haldane avait essayé d’y importer le Réveil quelques années plus tôt, sans grande réussite d’ailleurs. Montauban avait également été un centre pionnier d’édition de la Bible dès avant 1815, et certains professeurs comme Daniel Encontre ou François Bonnard s’y étaient illustrés.

    Ce dynamisme a certainement influencé les campagnes protestantes voisines. Mais cette raison ne suffit pas. D’autres paroisses voisines sont restées en retard.

    Faut-il attribuer la fondation de la société branche locale au charisme ou au zèle revivaliste du pasteur Mourgues ? Cela ne semble pas être le cas. Quand Jean-Auguste Mourgues rencontra le pionnier méthodiste Cook, il trouva le moyen de lui dire qu’il trouvait « détestable » l’orientation théologique des petits livres publiés par les sociétés du Réveil[1] !

    Il faut donc chercher ailleurs, du côté des « notables » si importants dans la société française du premier XIXe siècle.

    La Société biblique auxiliaire de Montauban, quoique largement animée par des pasteurs et des théologiens, est dominée comme souvent par quelques familles de ces notables, directement issus, ce qui est rare en France, de la vieille noblesse huguenote d’autrefois. Le président de la Société biblique est Pierre Jean de Maleville de Condat, président honoraire du conseil général du Tarn-et-Garonne, père d’un futur ministre, et beau-frère du comte François de Preissac. Ce dernier vient d’être élu député, et siège, quoique protestant, dans les rangs du parti ultra-royaliste de Villèle.  Pierre Condat de Maleville côtoie à la préfecture un autre réformé, Jean Rigail de Lastours, membre du conseil du département, le tribunal administratif d’alors. Cet autre grand propriétaire devient vice-président de la Société biblique de Montauban.

    De multiples liens rattachent les quelques villages de la région restés protestants à la cité préfectorale. Le plus visible dans le paysage est le château de Lastours qui domine la Lère, un affluent du Tarn, à Réalville.

Des Bibles pour les protestants réalvillois

    D’où est venue l’initiative de créer dans cette commune une société branche ? Le rapport de la société de Paris accorde le premier rôle au pasteur Mourgues, qui reçoit durant l’été 1821 les divers courriers du comité de la capitale. C’est lui qui convoque l’assemblée générale constitutive du 11 octobre suivant. La société de Paris aidera bientôt Réalville en offrant 10 Bibles et 20 Nouveaux Testaments.

    Pourtant, l’assistance réunie au temple ce jour-là montre bien le poids décisif des notables de Montauban, présents comme « étrangers réunis en cette occasion avec les fidèles de Réalville et Albias[2]« . Ils sont une demi-douzaine, conduits par Pierre Jean Maleville de Condat et par le professeur Bonnard, de la Faculté de théologie de Montauban. Parmi eux, un éminent visiteur, le pasteur Charles Cook (1787-1858), fondateur des Églises méthodistes en France. La tonalité de ce groupe est clairement revivaliste, à commencer par Maleville de Condat. L’ancien président du conseil général travaille alors à la traduction des Discours sur le Millenium du célèbre pasteur britannique David Bogue, qu’il publiera à Montauban en 1824. Nous reviendrons dans un autre article sur l’impact de cet ouvrage sur le Réveil en général et l’engagement politique de la famille Maleville de Condat en particulier. Nous renvoyons pour le moment le lecteur aux travaux d’Anne Ruolt[3]. Le millénarisme optimiste de Maleville de Condat lui fait considérer pêle-mêle le mouvement  biblique, le développement de la scolarisation, la création des missions outre-mer, le Réveil, la paix européenne garantie en France par le trône des Bourbons, comme les racines d’un nouvel âge d’or. Sa présence à Réalville ce jour-là est au croisement du politique, du social, et du spirituel.

Le poids des grands propriétaires

    Le nom de Jean Rigail, le maître du château de Lastours, ne figure bizarrement pas dans le compte rendu de la Réunion. Sans doute est-t-il absent, ou bien ne s’estime-t-il pas étranger dans sa propre commune, mais veut encore garder l’anonymat. En tout cas, le vice-président de la société biblique de Montauban n’apparaît pas parmi les membres du bureau de la nouvelle société branche qui se crée ce jour-là à Réalville. Tout au plus délègue-t-il son régisseur comme membre assesseur du comité local, ce qui montre bien que la création se fait avec son aval. Pour le moment, le bureau de la société branche est confié à d’autres propriétaires, de petits notables locaux. Jean Rigail de Lastours n’en prendra officiellement la présidence qu’en 1829. La société branche aura déjà distribué à cette date 212 Bibles et 188 Nouveaux Testaments, ce qui montre que la diffusion biblique systématique était en bonne voie de réalisation au bout de quelques années seulement à Réalville.

    Peut-être faut-il voir l’influence du propriétaire de Lastours dans la rédaction très précise du règlement intérieur de la nouvelle société branche où l’on reconnaît la patte d’un juriste confirmé. Il servira de modèle à bien d’autres

    En cet automne 1821, le système des collecteurs bibliques n’est pas encore opérationnel en France, ce qui fait que le terme n’est pas employé dans le texte fondateur. Mais son principe est déjà là : « Le comité désignera dans chaque district [de la commune] un ou plusieurs de ses membres [qui] solliciteront  des souscriptions ou dons auprès des fidèles…  » A noter également que le fonctionnement de l’association s’adaptait aux réalités d’une commune rurale d’une certaine étendue. Les réunions mensuelles devaient se tenir à l’issue du culte dominical commun. On peut penser néanmoins, qu’à Réalville comme dans tous les lieux où était établie une œuvre biblique, la rigueur administrative prévue au départ et le multiplicité des rendez-vous ne pouvaient que décourager quelque peu à terme les plus convaincus. La société branche ne pourrait que péricliter une fois que la plupart des besoins locaux en Bibles auraient été comblés.

    Cette institution s’inscrivait dans une chronologie précise, en un temps où les Bibles étaient chères et les protestants ruraux nombreux et dépourvus. Les sociétés branches étaient vouées à disparaître après avoir accompli leur mission. Elles avaient cela en commun avec le destin des hommes…

Jean-Yves Carluer

DOCUMENT :

    Nous retranscrivons ici les statuts de la société de Réalville, dans la mesure où ils ont servis de modèle aux créations ultérieures :

ARTICLE Ier.

 « Nous nous formons en association pour coopérer avec la Société biblique centrale de Paris, par le canal de là Société auxiliaire de Montauban, à répandre les Saintes Écritures de l’Ancien et du Nouveau-Testament parmi les chrétiens évangéliques, sans notes ni commentaires et dans les versions généralement adoptées par les Églises protestantes du royaume de France, ou qui pourront l’être à l’avenir, et cette association prend le nom d’Association biblique de Réalville. »

ART. II.

Chaque personne qui souscrira la somme de 5 centimes ou plus par semaine, sera membre de cette association , et les souscriptions pourront être payées par année, par trimestre, par mois ou par semaine, au choix des souscripteurs.

ART. III.

Les affaires de cette association seront dirigées par un comité composé d’un président, d’un vice-président, d’un trésorier, d’un secrétaire, de deux secrétaires adjoints, etc. (à cause de la dissémination des lieux), de seize assesseurs ou plus, selon le besoin ; et toute délibération prise par les membres du bureau et du comité en séance régulièrement convoquée, quel que soit le nombre des membres présents, sera valable.

ART. IV.

Le comité divisera les contrées de l’Église de Réalville et de l’annexe d’Àlbias, qui composent son ressort en districts, et désignera pour chaque district un ou plusieurs de ses membres, qui pourront s’adjoindre des souscripteurs à leur choix, lesquels solliciteront des souscriptions ou dons auprès des fidèles domiciliés dans le district ; et, en cas de besoin, ils établiront des agents ou correspondants dans les points éloignés du siège de la Société ; et les dons qui seront recueillis devront être payés au trésorier à l’assemblée mensuelle du Comité.

ART. V.

Les fonds de cette association ou la partie de ces fonds que le comité jugera à propos, soit qu’ils proviennent des souscriptions et donations, ou de la vente des livres sacrés, seront employés en achetant des Bibles et des Nouveaux-Testaments à prix coûtant, pour être vendus à des prix réduits ou distribués gratuitement parmi les pauvres de ces contrées, jusqu’à ce qu’ils en soient bien pourvus; auquel cas le montant des souscriptions et donations futures sera envoyé à la Société auxiliaire de Montauban, pour qu’elle contribue, de concert avec la Société biblique centrale de Paris, à préparer de nouvelles éditions des Saintes Écritures, et à faire des envois gratuits des livres sacrés aux Sociétés auxiliaires dont les Ressources locales seraient insuffisantes.

ART. VI.           . \

Dans le but d’accomplir pleinement le plan bienfaisant des institutions bibliques, le comité s’imposera l’obligation de découvrir les familles et les individus protestants résidant dans le ressort de la Société, et qui sont privés de Bibles ou de Nouveaux-Testaments, et ce sera le devoir du comité de leur en fournir, selon les circonstances , au prix coûtant, ou même gratis.

ART. VII

Une assemblée générale des souscripteurs de la Société se tiendra au temple de Réalville, vers le milieu du mois de novembre de chaque année, au jour qui sera indiqué d’avance par le comité, dans laquelle les comptes seront présentés, les opérations de l’année écoulée relatées;  un nouveau comité établi, et un rapport adopté pour être communiqué aux Sociétés bibliques avec lesquelles on se trouve en relations. Et, dans la formation d’un nouveau comité, les président et vice-présidents, les secrétaires et secrétaires adjoints, et les assesseurs qui auront été le plus assidus aux séances du comité, seront rééligibles pour l’année suivante.    

ART. X.

Le comité donnera à ces divers statuts telle publicité qu’il jugera à propos, et il en adressera une expédition signée du Bureau, à MM. les présidents de la Société centrale de Paris et de la Société auxiliaire de Montauban. Il en sera également donné communication aux sections de l’Église consistoriale de Nègrepelisse, dont Réalville fait partie ; et avec lesquelles le comité se mettra en relations du moment qu’elles se seront aussi formées (selon qu’elles en ont l’intention ) en associations bibliques branches.

ART. XI.

La première assemblée du comité aura lieu le 21 du courant, après midi , et ensuite le premier dimanche de chaque mois de l’année , au Temple, à l’issue du service divin, et plus souvent, si besoin est, pour s’occuper des affaires de l’association, ou des moyens les plus efficaces de répandre le Livre de vie, afin de le procurer aux familles qui en sont encore privées.

ART. XII.

Toutes les fonctions du comité sont gratuites.

[1] Alice Wemyss, Histoire du Réveil, p. 99.

[2] Société Biblique Protestante de Paris, Rapport de 1822, p. 144.

[3] Anne RUOLT, « David Bogue (1750-1825) : un pasteur-pédagogue, pionnier des missions modernes », Théologie Évangélique, 2013, n° 12 / 3, p. 27-60.

 

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