Les premiers scouts protestants -1

Le scoutisme protestant de la Mission Populaire Évangélique, dix ans après…

    Le pasteur Henri Bonifas (1878-1945) prit en 1925 la plume pour présenter aux lecteurs du mensuel L’Action Missionnaire la situation du scoutisme au sein des œuvres et fraternités de la Mission Populaire Évangélique de France[1].

    Nous rappelons que c’est au sein de cette œuvre que fut fondé le scoutisme en France. C’est l’occasion pour Henri Bonifas de rappeler l’essor, l’intérêt spirituel et les  difficultés de cette activité qui prend alors une importante croissante au sein du protestantisme[2].

    Nous reproduisons ici les grandes lignes de la première partie de cette présentation en forme de premier bilan décennal. Nous poursuivrons prochainement sur les œuvres des Éclaireuses et des Louveteaux.

Jean-Yves Carluer

« LE MOUVEMENT ECLAIREUR

dans la Mission Populaire

     On sait l’importance du mouvement scout pour l’évangélisation des jeunes. Souvent, certains milieux n’auraient pas été atteints autrement, qui ont pu l’être enfin par ce moyen. Aussi une œuvre d’évangélisation qui travaille en pleine foule devait-elle organiser des troupes d’éclaireurs et d’éclaireuses, et c’est ce que n’a pas manqué de faire la Mission populaire.

     Les Éclaireurs. — La première troupe de la Mission, et de la France, a été fondée à Grenelle en 1911-1912 par M. le pasteur Georges Galienne. Elle a eu bien des fluctuations, mais n’a jamais été submergée et existe encore aujourd’hui. Depuis ce temps-là, et malgré la grave déchirure de la guerre, de grands progrès ont été faits, et il y a 10 troupes, plus exactement 9, car celle de Saint-Nazaire, n’ayant pas de chef, est débandée. Il y en a d’anciennes : Grenelle, Nantes. Amiens, Fives-Lille, Roubaix, et qui sont antérieures à la guerre ; et puis il s’en trouve de plus récentes, postérieures à la guerre : Rouen. Nemours, Saint-Quentin (Fraternité), La Villette et La Bienvenue : ce qui fait à peu près 160 à 170 éclaireurs […] »

     Le rapport cite deux troupes qui connaissent quelques difficultés à canaliser leurs jeunes puis ajoute :

Eclaireurs fraternité de Nantes 1934

La troupe scoute de la Fraternité de Nantes en 1935

      » Partout ailleurs, c’est le progrès et l’entrain, et on aime à lire dans le rapport de Rouen :

     Plusieurs de nos jeunes gens sont membres de notre Union Chrétienne ; presque tous suivent nos réunions religieuses… Un bon E. U. (éclaireur unioniste) devient presque toujours un bon chrétien. Le Christ n’est-il pas le Maître unique sur lequel les E. U. doivent lever les yeux ? N’est-il pas celui qui peut, qui veut aider à réaliser la Loi de l’Éclaireur qui prend sa source dans l’Évangile.

     Et ce qui tend à « désennuyer », ce sont les Bonnes Actions, qui ravivent l’intérêt et sont l’exercice qui ranime la conscience.

     Il est de toute évidence que les E. U. ont une réputation assez spéciale dans nos Fraternités : on les accuse de faire « enrager » nos concierges, de faire du bruit, de casser les vitres, etc… Naturellement, les E. U. de Rouen ont quelques exploits à leur actif, mais il semble bien qu’à présent, il en est autrement. Il y a quelque temps, une serrure fut démolie par un éclaireur : deux ou trois jours après, elle était réparée. Les B. A. (bonnes actions) se multiplient également : nettoyage de la cour de la Fraternité, on aide notre concierge à faire ses gros travaux, etc…

     On cite des cas nombreux où l’éclaireur collabore à des fêtes, organise des arbres de Noël, se rend utile à l’Église et donne généreusement de sa peine, mais aussi de son argent péniblement gagné pour des œuvres de solidarité. « Il y a beaucoup d’enthousiasme », dit l’un de nos agents.

     Il est du reste aisé de suivre le développement et l’action d’une troupe, en citant le rapport de celle de Fives-Lille :

     La troupe d’Éclaireurs Unionistes de Fives-Lille est l’une des plus anciennes de toute la région et ce n’est pas pour ses membres un mince sujet de gloire. C’est déjà tout un passé auquel nous sommes liés et que nous sommes fiers de perpétuer.

     C’est en 1912 que M. Vallée fonda notre Troupe d’éclaireurs unionistes en France. Le mouvement n’était alors qu’à ses débuts, mais notre fondateur s’était rendu compte de la valeur exceptionnelle de cette méthode l’éducation morale et physique de la jeunesse. Le mouvement prit vite de l’extension et, en 1914, quand la guerre éclata, notre troupe comptait 60 à 70 éclaireurs organisés, en uniforme, ayant campé et goûté aux principaux plaisirs de la vie d’éclaireur, tous désireux d’en faire profiter aussi d’autres.

Les ravages de la guerre…

     La guerre fut la désorganisation, le désastre. Les plus grands partirent au Front où malheureusement quelques-uns sont restés ; les autres, par la force des choses, restèrent en territoire envahi et s’efforcèrent en toutes circonstances de se montrer dignes de leur grand idéal. Évidemment, ces années sombres marquèrent un temps d’arrêt dans l’histoire de notre scoutisme local : les E. U. restèrent unis par des liens fraternels, mais plus de réunions, plus d’organisation, plus de troupe.

     En somme, la guerre finie, en 1918, il ne restait plus rien et tout était à recommencer ; toutefois, dans le cœur des anciens il subsistait encore cette foi en l’excellence de l’œuvre et, à la première occasion, la réorganisation eut lieu. Cette occasion se présenta à nous très rapidement, sous la forme de l’esprit fraternel des E. U. de Passy-Paris (troupe marraine de la nôtre), qui, depuis longtemps, même pendant l’occupation de notre ville, pensaient à nous et travaillaient pour venir nous apporter une aide matérielle très précieuse pour la réorganisation.

     La veille de Noël 1918, deux mois seulement après la délivrance de notre ville, ces frères scouts vinrent nous rendre visite, nous apportant à leurs frais quinze uniformes complets flambant neuf, de quoi relancer la troupe d’un seul coup : cadeau d’autant plus utile que notre milieu de Fives étant composé exclusivement de fils d’ouvriers ayant des moyens bien modestes, il aurait fallu attendre le temps d’accumuler les petites économies de chacun.

     C’est de ce moment que date notre réorganisation. Depuis, nous avons eu bien des joies. Qu’y a-t-il en effet de mieux après une semaine de labeur dans des usines malsaines, où l’air est vicié, que de courir les bois et campagnes, de s’enivrer d’air pur, de contempler au passage la belle nature qui élève nos cœurs vers le Créateur de si belles choses. C’est là, dans ce milieu favorable par excellence où le jeune garçon est soustrait provisoirement à tout ce qui l’entraîne au mal, que son grand frère, le chef, peut avoir sur lui la plus profonde action morale. Je me souviens d’une conversation avec un éclaireur dans un bois, au clair de lune, et je sais le bien que ce garçon m’a fait, à moi chef, me rendant ainsi largement ce que j’essayais de faire pour lui. Je pense aussi à tous ces feux de camps où, le soir, après une journée passée sainement, nous nous réunissons dans la nuit, autour d’un feu qui peu à peu s’endort, pour nous occuper de notre âme et pour penser à Dieu. Moments bénis qui nous accompagneront toute la vie.

     En présence d’une œuvre aussi magnifique, que sont les petites difficultés que nous pouvons rencontrer ? Aussi nous continuons avec joie dans cette voie. Notre action s’étend actuellement sur environ trente-cinq garçons répartis en quatre patrouilles : les Castors, Renards, Chiens et Eléphants. En technique éclaireur, ce sont les Renards qui sont les plus rusés, s’adaptant ainsi aux qualités des Renards : les Chiens font beaucoup de travaux manuels (découpages, objets en raphia, etc.) ; les Castors font de la musique et s’efforcent de mettre au point une installation de T S. F qu’ils ont montée eux-mêmes ; les Éléphants font de la décoration et sont bons sportifs. Dans chaque patrouille nous avons des brevets qui portent souvent sur des spécialisations professionnelles.

     Nous comptons bien, avec l’aide de Dieu, sans lequel nous ne pouvons rien, poursuivre cette œuvre qui arrive à faire d’un garçon, soumis généralement à toutes les influences du mal, «un homme» pris dans sa plus large et sa plus profonde conception, c’est-à-dire «un chrétien».

(A suivre).

[1] H. Bonifas, « Le mouvement éclaireur et la Mission Populaire », L’Action Missionnaire, 1925, p. 485-493.

[2] Nous invitons le lecteur à se référer aux travaux fondamentaux d’Arnaud Baubérot :

L’invention d’un scoutisme chrétien : les éclaireurs unionistes de 1911 à 1921, Les Bergers et les Mages, 1997.

« De la vie sainte à la vie saine : Hygiène et sport dans les mouvements de jeunesse protestants (1890-1914) », Études théologiques et religieuses, tome 87,2012/3, p. 279-291

« De l’éducation populaire à l’éducation nouvelle : les protestants français et la naissance du scoutisme (1910-1914) », Revue du Nord, hors-série n°28 : Éducation populaire : initiatives laïques et religieuses au XXe siècle, 2012, p. 197-209,

ainsi que les actes du colloque : Le scoutisme entre guerre et paix au XXe siècle, Éditions l’Harmattan, 2006.

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