Des conversions dans les comités bibliques

Un impact inattendu !

    Et si les premiers bénéficiaires spirituels de la diffusion biblique avaient été les membres très officiels des différentes associations et des comités ?

    La question est loin d’être anecdotique. Le grand historien protestant qu’a été Daniel Robert s’était longuement interrogé sur ce sujet dans sa thèse, parue il y a plus de 50 ans déjà[1].

    Les faits sont incontournables. La Société Biblique de Paris a été fondée en 1818 par un groupe assez hétérogène de « grands laïcs » et de pasteurs protestants. Toutes les sensibilités y sont représentées. Ceux que l’on peut alors cataloguer comme « évangéliques » ou « réveillés », pour reprendre la terminologie de l’époque, sont très nettement minoritaires. Les postes les plus importants sont confiés aux notables les plus éminents du protestantisme, ministres et parlementaires français. Héritage du siècle des Lumières, ceux-ci sont volontiers francs-maçons, et même de très hauts dignitaires. Le Marquis de Jaucourt, protestant peu pratiquant mais pair de France, devient président de la Société Biblique tout en étant membre du comité directeur du Grand-Orient. Son homologue, le baron Bernard-Frédéric de Turckheim, fondateur de la Société Biblique de Strasbourg, est une des plus hautes autorités alsaciennes. Et l’on pourrait multiplier les exemples. Il est vrai que cette franc-maçonnerie est de rite écossais et reconnaît l’existence d’un Dieu créateur. Du côté des pasteurs membres du comité, à l’exception du britannique Mark Wilks et de quelques novateurs comme le jeune Frédéric Monod, dit Monod fils, la tendance est plutôt du côté du protestantisme traditionnel. Leurs prières solennelles, lues lors des assemblées générales du début des années 1820, témoignent encore de la religion du XVIIIe siècle par les invocations répétées à « l’Être suprême » et au « Créateur de l’Univers ».

Philippe-Albert Stapfer

Philippe-Albert Stapfer (Berne 1766-Paris 1840). Théologien, pédagogue, philosophe, ministre plénipotentiaire de la confédération helvétique en France.

    Et puis, très vite, tout cela change. Le vocabulaire devient, comme l’a remarqué Daniel Robert, celui de la « Théologie du Réveil ». « Les témoignages, les paroles prononcées par plusieurs d’entre eux […] font ressortir cette piété, allant pour certains jusqu’à un changement total de vie« , écrit-il[2]. On remarque en effet quelques conversions notables, celles de l’amiral Charles Henri Ver Huell (1764-1845), vice président, qui sera bientôt le fondateur de la Société des Missions Évangéliques, ou celle du théologien Philippe Stapfer (1766-1840), qui passe du kantisme déiste au Réveil. D’autres évolutions sont plus progressives, comme celles d’Auguste de Staël (1790-1827), frère de la duchesse de Broglie. Même si de tels itinéraires ne sont pas suivis par tous, ils marquent l’orientation générale des comités qui évolue sensiblement.

    Que s’est-il passé ?  Deux conceptions historiques s’affrontent. La plus ancienne voyait dans cette évolution un simple fait de démographique religieuse, conséquence du développement du Réveil. Les revivalistes, plus jeunes et très motivés, étaient les plus présents sur le terrain et auraient très tôt peuplé les comités des divers organismes qui se créent alors : sociétés bibliques, des missions, des traités religieux, etc. Nous avons dit plus haut qu’une telle explication est insuffisante.

    L’autre hypothèse, qui voit dans l’évangélicalisation des sociétés religieuses une cause importante du développement du Réveil en France, est beaucoup plus recevable. Nous en présenterons bientôt des preuves.

L’impact de la lecture de la Bible

    Reste une troisième explication, particulièrement pertinente dans le cas particulier de la Société Biblique de Paris. Je l’emprunte encore une fois à Daniel Robert : « La participation aux comités aurait fourni [aux responsables protestants] l’occasion de creuser, d’approfondir des dispositions religieuses qui existaient déjà auparavant, de mieux bâtir sur le fondement de convictions déjà réelles : les associations religieuses auraient ainsi participé par elles-mêmes au « Réveil », à l’enracinement de ces convictions du cœur qu’elles cherchaient à propager et réclamaient en même temps de leurs membres ; en un sens, conséquences du « Réveil », elles y auraient elles-mêmes contribué[3]« .

    La lecture des archives de la Société de Paris confirme cet impact qui a dû, selon moi, s’opérer  des plusieurs façons. Les discours relatés montrent que les membres des comités connaissent de mieux en mieux la Bible et n’hésitent pas à la citer. Ces notables se sont visiblement appliqués à eux-mêmes les conseils qu’ils propageaient aux autres. De plus, la fréquentation des protestants « réveillés », de plus en plus nombreux parmi les collecteurs et les membres des associations, a marqué leurs supérieurs. Enfin, ceux qui ont eu le privilège d’être délégués aux grands rassemblements annuels de la société biblique britannique à Londres en sont revenus profondément marqués, enthousiasmés par leurs entretiens avec Wilberforce ou les lords évangéliques. N’oublions pas, enfin, le rôle décisif des épouses. Mmes Pelet de la Lozère, Mallet ou Delessert sont des « méthodistes » convaincues !

    Voilà comment des grands notables protestants, qui n’avaient envisagé initialement leur participation à la société biblique que comme un acte de solidarité protestante, ont fini par se convertir. Auguste de Staël, qui était l’un d’entre eux, décrit dès 1823 le cheminement spirituel des uns et des autres : « Celui-ci, en devenant membre d’une Société Biblique, n’avait cédé qu’à un mouvement irréfléchi d’obligeance ou de charité ; aujourd’hui, il ouvre les yeux sur la grandeur et la sainteté du but… Tel autre, qui n’avait été guidé que par des considérations de philanthropie ou de bien public, s’est vu conduit, comme à son insu, à des pensées d’un ordre supérieur ; tel autre, déjà porté à la méditation des idées religieuses, mais pour qui la religion ne consistait que dans un sentiment vague du cœur, ou une noble occupation de l’esprit, a été amené à la foi chrétienne, en lisant la Bible et en la faisant lire[4] »

 Jean-Yves Carluer

[1] Daniel Robert, Les Églises réformées en France (1800-1830), Paris, PUF, 1961. Consulter en particulier le chapitre 13 : « Les sociétés du Réveil ».

[2] Idem, p. 441.

[3] Ibidem, p. 442.

[4] Rapport de la Société Biblique de Paris, 1823, p. 92.

Ce contenu a été publié dans Histoire, avec comme mot(s)-clé(s) , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *