1857-1861 : le Réveil ignoré -5

Prémices de Réveil au Havre au printemps 1858

    Nous poursuivons ici la série d’articles sur l’impact du Réveil de 1857-59 en France, et tout particulièrement au Havre. C’est la première fois que la ville, interface entre l’océan et la terre de France, devient l’escale initiale d’un mouvement de renouveau religieux. Ce rôle de port d’accueil du Réveil, c’était la mission que lui attribuait dans sa prière le pasteur Newton E. Sawtell qui ne soupçonna jamais à quel point sa demande était prophétique[1].

    Car le Réveil du printemps 1858 au Havre, s’il enthousiasma les protestants évangéliques du lieu, a été relativement limité. Mais il mutera lors des décennies suivantes en diverses formes d’effervescence spirituelle. La ville accueillera une intense évangélisation méthodiste dans les années 1870 et 1880, un poste de l’Armée du Salut, la Mission aux Bretons, des restaurants de tempérance dont le plus célèbre est le Ruban Bleu. Elle servira de base française aux bateaux d’évangélisation d’Henry Cook… Là se rencontrent aussi des pionnières de la foi en la guérison divine comme Lady Beauchamps, Eleanore Bonnycastle ou Hélène Biolley. Le Réveil pentecôtiste de 1930, avec son millier de conversions au Havre apparaît en toute logique comme le point d’orgue de cette « attente de l’Esprit ».

Frédéric Monod

Le pasteur Frédéric Monod (1794-1863)

    Mais revenons au Havre en ce printemps 1858. Si le pasteur Frédéric Monod s’attarde à l’escale, c’est qu’il retrouve dans la ville près du quart de sa nombreuse famille élargie.  Deux de ses frères, Édouard et Henri, y sont associés comme négociants depuis 1825. Edouard a de grands enfants dont le futur historien Gabriel Monod, qui est probablement à cette époque en pension à Paris. Henri est veuf, et son ménage est tenu par sa sœur Elisa, elle-même rejointe par Adèle. Cette  dernière avait eu la douleur de perdre son mari Édouard Babut, ainsi qu’un de ses fils, Henri, aumônier lors de la guerre de Crimée. Frédéric Monod est donc accueilli en 1858 par quatre frères et sœurs au Havre, sans compter ses nombreux neveux et nièces. Il retrouve aussi Frédéric de Coninck, son cousin qui a été également son beau-frère lors de son premier mariage et avec qui il est resté très lié.  Tout ce réseau Monod forme l’ossature du groupe de la Société Évangélique du Havre qui se réunit l’après-midi à la chapelle américaine. Mais les liens ne sont pas coupés avec l’Église réformée de la ville. Une fille d’Henri Monod a même épousé un des pasteurs, Henri Amphoux, tenant de la ligne évangélique dans une paroisse de plus en plus dominée par la théologie libérale.

    C’est ce groupe familial qui reçoit en premier le récit du Réveil new-yorkais de 1857. Suivons le rapport d’Eli N. Sawtell :

    « L’après-midi du samedi, le Dr. Monod retrouva ses amis et sa famille lors d’une réunion de prière au domicile de son frère. Il y fit un rapport enthousiasmant de ce qu’il avait vu de ses propres yeux : l’œuvre merveilleuse de Dieu en cours aux Etats-Unis. Son fils, âgé d’à peu près 20 ans, prit ensuite la parole[2]. Il avait accompagné son père dans tous ses voyages, il avait reçu une bonne instruction, mais n’avait jamais trop prêté son attention aux choses religieuses. Il se laissa aller cette fois à épancher toute l’ardeur d’un être qui venait de naître de nouveau, et il commença humblement et modestement à partager son expérience personnelle et à raconter ce que le Seigneur avait fait à son âme, jusqu’à ce que son cœur soit remué et ses yeux, habituellement peu enclins aux émotions, baignés de larmes.

    A la fin de cette rencontre […] le Dr Monod accepta l’idée de s’adresser à ma congrégation [de langue anglaise] le dimanche matin suivant. Il le fit toutefois en reprenant le thème de ma propre prédication et en l’illustrant par des récits relatifs au « Grand Réveil » [américain]. Du coup, ce dernier dimanche fut un jour mémorable au Havre. L’auditoire était en nombre exceptionnel. J’ai lu le quinzième chapitre de Luc et prêché sur le dixième verset. J’ai terminé très rapidement, mais l’impact sur l’auditoire a été profond et visible.

    Le Dr Monod a commencé son intervention en rappelant ses doutes initiaux sur la véracité de ce qu’on appelait [en France] les « Réveils américains ». Il a estimé que, quel qu’ait pu être le caractère des Réveils précédents, il lui semblait impossible de douter que celui-là soit une œuvre [de Dieu] réelle et authentique, forgée dans le cœur des hommes par le pouvoir du Saint-Esprit. Et, pour utiliser une expression tirée de leurs propres découvertes, « C’était un Réveil qui n’était pas monté au ciel, mais qui en était descendu« . Il fit remarquer ensuite à quel point toutes ces réunions étaient solennelles, calmes, silencieuses, à la fois raffinées et impressionnantes. Dans une de ces réunions de prières, un homme avait parlé cinq minutes avec tant d’amour dans son cœur et tant d’onction sur ses lèvres qu’il mit en pleurs un auditoire de 4000 personnes : »Oh, qu’il est bon d’être ici« , déclara-t-il, « Comme vous le savez tous, j’étais venu en ce lieu en espérant retrouver ma fortune « . Et il avait ajouté : « J’ai ramené ce qui est infiniment supérieur !« 

    Le [dimanche] après midi, [le pasteur Frédéric Monod ] s’adressa sur le même sujet à l’auditoire francophone de notre chapelle. Je crois que de nombreux cœurs chrétiens ont été introduits dans une vie nouvelle, leur foi accrue et fortifiée, et qu’il en résultera des fruits bénis […]

    Veuillez garder à l’esprit que tout ce que je viens de raconter a pour but de vous faire connaître que la population du Havre, comme celle de toute la France, ignore à peu près tout et ne croit rien des Réveils. Très peu d’entre eux acceptent l’idée de la nécessaire régénération par le Saint-Esprit. Aussi, depuis des mois, mon grand objectif a été, avec l’assistance du Seigneur, de déraciner cette incroyance, cette infidélité, même parmi des chrétiens déclarés respectant l’œuvre glorieuse du Saint-Esprit[3] […]. »

Un élan nouveau…

    Le pasteur Sawtell relate brièvement l’impact du Réveil sur son aumônerie pour gens de mers anglophones : « Maintenant, notre salle de lecture pour marins est habituellement  entièrement remplie le soir. La lecture de la Bible et la prière sont suivies avec un profond intérêt ».

    Le pasteur américain préfère pourtant s’attarder sur des récit de conversions parmi les résidents britanniques de la haute société :

    « Lundi dernier, ma servante frappa à ma porte pour me dire que deux dames attendaient pour me parler. Je lui demandais de les faire entrer dans mon bureau. Je vis tout de suite qu’elles étaient troublées, ce que prouvait leur élocution hachée. Elles suivaient depuis plus de trois mois les services de la chapelle [anglo-américaine] ; elles habitaient non loin l’une de l’autre et elles se rendaient ensemble aux réunions. Leur sujet habituel de conversation portait sur le sermon. Elles avaient en fait une connaissance très limitée de la Bible. Mais elles furent frappées par les manifestations du Saint-Esprit qu’elles avaient ressenties ces derniers jours. Le poids de leur conviction de péché était si grand qu’elles ne pouvaient trouver ni repos ni paix. Elles venaient donc de faire à peu près cinq kilomètres ce matin-là, pour que je leur explique plus précisément ce qu’était la conversion du cœur ou la nouvelle naissance dont elle avaient tant entendu parler ce dernier dimanche…

    Nous avons passé une heure à converser et prier, et elles ont promis de revenir bientôt.

    Au moment même où j’étais occupé avec elles, une autre dame se présenta, l’épouse d’un aristocrate, ancien officier dans l’armée des Indes. Constatant que j’étais occupé, elle se retira en laissant un message demandant de la contacter à la première occasion.

    Sachant que son mari était alors à Londres et qu’il était un maître de maison plutôt difficile, je pensais qu’elle demandait aide et conseil pour quelque problème domestique. Je me rendis immédiatement chez elle et la trouvais dans son salon avec l’aîné de ses enfants, âgé d’environ trois ans. Elle sonna la nurse pour lui confier le petit, et s’approcha de moi pour me parler, avec beaucoup d’agitation. Elle voulut avancer quelques mots mais n’y arriva pas. Ses lèvres balbutièrent, les larmes se mirent à couler… Son cœur était trop ému pour qu’elle s’exprime. J’essayais de l’encourager, en lui disant qu’elle pouvait se confier pleinement en moi et ouvrir complètement son cœur. « C’est, dit-elle, ce poids de péché et de culpabilité qui m’écrase. J’ai bien essayé ces dernières semaines de vous raconter ce que je ressentais, mais je ne pouvais pas rassembler mon courage, et ce dimanche, pendant que vous lisiez le récit du fils prodigue, le texte me parla directement, comme s’il s’adressait à moi. Je me suis dis : « C’est exactement mon cas ». Je suis revenue à moi-même. Je dois retourner dans la Maison de mon Père, et maintenant je voudrais que vous m’expliquiez comment le faire ».

    En la quittant, elle me demanda la permission de venir souvent à mon bureau  pour converser et prier […]

    Elle représente pour moi un cas très particulier. C’est une dame d’une intelligence de premier ordre, avec la meilleure éducation que Londres peut offrir. Elle connaît la Bible sur le bout des doigts. Pourtant, elle n’a jamais senti le pouvoir de Dieu et de son Esprit sur son cœur. Comme elle le disait elle-même, « elle vivait littéralement sans Dieu et sans espoir dans le monde ».

    Samedi 22. J’ai eu de nouveau une conversation longue et intéressante avec cette madame D. car c’est son nom. Elle est revenue à mon bureau en grande hâte et avec agitation […] Plongeant sa main dans sa poche, elle sortit une lettre qu’elle venait de recevoir de son mari en me disant : « Je pense que le Seigneur œuvre par son Saint-Esprit dans le cœur  de mon époux ! Laissez-moi lire un passage […] : « Je viens de faire une visite à notre vieil ami le général T. Il est sur son lit de mort. Il ne peut pas vivre longtemps. J’ai peur qu’il ne se soit pas préparé à la mort. Peux-tu contacter M. Sawtell et lui demander l’aide de la prière ? » Je n’ai jamais vu mon mari faire une telle requête auparavant. C’est sûrement le Seigneur qui est à l’œuvre dans son cœur ! Pouvez-vous prier pour lui aussi ? » […] »

    Que faut-il retenir de ce premier récit de réunions de Réveil françaises dans le cadre du mouvement de 1857-1859 ? Remarquons d’abord une certaine timidité du pasteur Sawtell, qui avait pourtant déjà initié des « Revivals » en Amérique au début de son ministère. L’aumônier des marins du Havre ne dit pas dans son rapport qu’il a organisé en France de réunions de prières dans le style de celles de Fulton Street. Sans doute sent-il que les protestants de sa chapelle, même américanophiles et bilingues, ne sont pas prêts à y participer. Il se contente de dynamiser les cultes habituels par le récit de ce qui se passe de l’autre côté de l’Atlantique, ce qui produit déjà un heureux résultat. Il constate un net accroissement de la participation aux offices et un impact certain sur les auditeurs, concrétisé par des prises de décision sous forme de conversions. Mais l’effet reste limité aux auditoires plus ou moins habituels de ces services : le mouvement n’impacte pas le reste de la société. Aller plus loin prendra du temps. Il faudra passer à d’autres étapes et transcrire l’élan du Réveil en nouveaux modes d’évangélisation.

Jean-Yves Carluer

[1] Voir l’article précédent. Le document est consigné dans le Sailor’s Magazine, 1859, p. 71-73.

[2] Il s’agit probablement de Théodore Monod (1836-1921), qui sera père du pasteur Wilfred Monod et grand-père de l’explorateur Théodore Monod (1902-2000).

[3] Rappelons que le texte de N.E. Sawtell s’adressait à des lecteurs britanniques.

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