Des Bibles pour les protestants du Gard -1

Réticences méridionales…

    En cette première moitié du XIXe siècle, les protestants français sont encore très largement regroupés dans les départements qui entourent le Massif Central et tout particulièrement ceux du Midi. Le coeur de cette concentration est le département du Gard, sa capitale, la ville de Nîmes.

    250.000 Réformés résident dans cette région : 50.000 en Ardèche, 20.000 dans l’Hérault et en Lozère, 10.000 en Haute-Loire… Mais c’est effectivement le Gard qui domine avec 130.000 huguenots. Ce que nous allons dire sur ce département s’applique aussi à ses voisins, y compris la Drôme et ses 40.000 protestants.

    Le mouvement biblique n’a pas suscité ici, en ce début des années 1820, le même enthousiasme qu’ailleurs. Ces réticences et ces hésitations expliquent largement le palier momentanément atteint vers 1824 dans la diffusion des Écritures en France.

    Cela peut sembler un paradoxe dans la mesure où le protestantisme du Midi s’était distingué par sa fidélité au coeur des persécutions qui avaient suivi la Révocation de l’Édit de Nantes, plus d’un siècle auparavant. C’est aussi là que les « cultes au désert » avaient été les plus nombreux et les plus anciens.

    Pour les pasteurs partisans du Réveil, la cause de cette léthargie biblique est simple : le courant philosophique dominant au XVIIIe siècle, l’exaltation de la raison, a progressivement apporté sur ces terres libéralisme théologique, affaiblissement de la foi et désintérêt pour Bible. C’est ce qu’exprime par exemple le pasteur Alexandre Soulier, d’Anduze : Ce sont là « des pays où les lumières et surtout la piété étaient loin d’être en rapport avec les grâces dont la Providence les a comblés1 ».

    La réalité est en fait plus complexe. Il nous faut d’abord souligner la réticence vis à vis des sociétés bibliques en général et le refus latent de dépendre d’une structure qui siège à Paris. Vu du Gard, la capitale du protestantisme français est Nîmes, aussi bien par ses effectifs, son histoire, son prestige théologique, ses pasteurs prestigieux comme Samuel Vincent. Les sociétés évangéliques parisiennes ne sont que des émanations de l’extérieur. Leurs comités, d’ailleurs, ne sont-ils pas à moitié composés d’étrangers ? On veut bien, toutefois, dépendre d’une faculté de théologie établie à Montauban, en Tarn-et-Garonne, car cette ville fait incontestablement partie du « croissant huguenot ».

Les premières Bibles du nouveau siècle…

    Le Gard n’avait pas été fermé aux premières tentatives des pionniers de la diffusion biblique. Les familles bourgeoises des villes du Languedoc s’approvisionnaient depuis longtemps en version Ostervald depuis Neuchâtel. Oberlin fils comme Frédéric Léo y avaient fait distribuer des Nouveaux Testaments. Les premières éditions bibliques de la Bible Martin, imprimées à Montauban, auxquelles avait collaboré le pasteur Géraud, de Vauvert, y avaient trouvé bon accueil2. Aussi n’était-il pas étonnant qu’une société biblique se soit établie début 1819 à Nîmes à la suite des voyage des révérends Owen et Pinkerton. Ce dernier, fort des subventions britanniques à venir, a obtenu que les Nîmois se déclarent auxiliaires de Paris selon le schéma mis au point par Londres. Robert Pinkerton espérait même que la société de Nîmes devienne logiquement « une des plus importantes de France3 ». Mais c’était compter sans le particularisme des Gardois. Le comité de Nîmes envisageait son rôle à la façon traditionnelle de la gestion d’un dépôt de Bibles. Il avait confié ce comptoir à un collaborateur efficace, M Ollive-Meynadier, « jeune homme plein de zèle et de lumières4 ». La capitale du Gard ne s’était guère préoccupée d’étendre immédiatement le réseau des sociétés branches et des associations locales, dont on sait qu’il était le grand moteur de l’expansion biblique. Aussi, quand le pasteur Soulier revint dans le département en 1822, il fit un constat décevant : « Arrivé à Nîmes, je vis avec peine que sur 17 Églises consistoriales… il n’existait encore qu’une seule société biblique 5».

    Or plus qu’ailleurs sans doute, fallait-il aller sur les routes pour convaincre les protestants du Midi de l’intérêt des Bibles.

Saint-Hippolyte-du-fort 1827

« Tableau biblique » de Saint-Hippolyte-du-Fort (Gard).
Bulletin de la SBPP, 1827.

    Premier problème, une forte majorité de la population locale ne savait tout simplement pas lire. Un certain nombre de « tableaux bibliques » légèrement postérieurs ont été conservés, qui nous livrent le détail de l’analphabétisme d’alors. Prenons un exemple. Sur l’ensemble des paroisses dépendant en 1826 de la société branche de Saint-Hippolyte-du-fort nouvellement créée, soit 14.289 protestants, moins de la moitié (6743) était alphabétisés, et souvent de façon sommaire. Les 2553 Livres saints mentionnés à cette date étaient essentiellement des ouvrages qui venaient d’être distribués, surtout des Nouveaux Testaments Léo. A Saumane, un protestant sur 10 possède un texte biblique. A Sauve, ou seul le quart de la population sait lire, la Société Biblique ne situe les besoins présumés qu’à 38 exemplaires, destinés aux derniers alphabétisés dépourvus de portions de Bible.

    Le dernier obstacle était de convaincre des protestants réticents de se procurer le texte des Écritures. Comme l’expliquent les historiens Daniel Robert et André Encrevé, en pays huguenot d’aussi forte tradition, la foi était d’abord identitaire. Descendants de galériens et de camisards, nés auprès des temples, globalement respectueux des usages réformés et de l’assistance aux cultes, ils considéraient avec étonnement le fait que Dieu leur demanderait en plus de lire et de s’approprier la Bible.

    C’est pourtant ce que beaucoup d’entre eux vont réaliser les années suivantes à l’écoute des collecteurs, des pasteurs, et des « missions bibliques ».

(A suivre)

Jean-Yves Carluer

1 Rapport annuel de la Société Biblique Protestante de Paris, 1822, p. 75. Il est vrai que le pasteur Soulier avait du batailler ferme pour obtenir sa chaire de la ville d’Anduze. Au coeur de ce conflit, Il s’était replié en 1819 comme responsable du dépôt de Bibles de Paris.

2 Idem, 1819, p. 47.

3 O. Douen, Histoire de la Société Biblique Protestante de Paris (1818-1868), Paris, 1868, p. 96

4 Rapport annuel de la Société Biblique Protestante de Paris, 1822, p. 75.

5 Idem, p. 77.

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