1857-1861 : le Réveil ignoré -7

Le Réveil tarde, pourquoi ?

    En ce début 1861, les tenants d’un nouveau Réveil en France ont toutes les raisons d’être découragés. Le grand mouvement de l’Esprit qui a bouleversé l’Amérique et l’Europe du Nord n’a suscité en trois années que quelques vaguelettes dans l’Europe francophone. Sans doute peut-on aujourd’hui, avec un recul d’un siècle et demi, en avancer quelques raisons.

    Comme souvent, c’est tout un faisceau de causes qui figent la situation spirituelle dans nos pays, et tout spécialement en France.

Réveil et liberté

     Les premières difficultés sont extérieures aux Églises. Le régime impérial de Napoléon III entendait bloquer à la fois toute évolution et toute expansion du protestantisme,  notamment évangélique. En 1857, des pasteurs et des colporteurs sont en prison, les rassemblements de nouveaux convertis sont interdits. Dans certains départements comme la Haute-Vienne, l’Yonne ou l’Orne, on en est revenu à des réunions clandestines dans les bois, ce que l’on a appelé un « petit désert ». La situation s’améliore quelque peu au cours des mois, dans la mesure où l’empereur s’éloigne progressivement de sa politique d’alliance avec le catholicisme ultramontain. Mais les contemporains le perçoivent peu car les préfets continuent d’appliquer localement des politiques résolument anti-évangéliques.

    Les responsables protestants français, même les plus déterminés, subissent cette pression : ils veulent montrer profil bas, ce qui est, par définition, contraire à un Réveil qui laisserait l’Esprit bousculer et déborder les traditions.

Réveil et passions nationales

    L’opinion publique s’est passionnée au cœur de cette période pour une guerre violente et courte qui opposa la France à l’Autriche. C’est la Campagne d’Italie de 1859, avec les sanglantes batailles de Magenta et Solférino. Quelques protestants ont gardé un regard plus distancié sur les événements, en particulier les Suisses. N’oublions pas que le même Henri Dunant a été secrétaire de l’Alliance Évangélique Romande de 1852 à 1859 et fondateur, cette dernière année, de la Croix-Rouge.

    Une ambiance de guerre est assez antinomique avec un Réveil. Rappelons qu’aux États-Unis, le grand Réveil s’est arrêté dès les premiers coups de canon sur Fort Sumter qui inauguraient la Guerre de Sécession.

Réveil et identités

L'ancien temple à Aigaliers (Gard). Détruit par un incendie en 1930, il a été vendu, puis restauré et réaménagé en chambres d'hôtes (claire.lasserre.free.fr)

L’ancien temple à Aigaliers (Gard). Détruit par un incendie en 1930, il a été vendu, puis restauré et réaménagé en chambres d’hôtes (claire.lasserre.free.fr)

     Le protestantisme français avait été organisé par Bonaparte en 1802. Il était littéralement corseté par les fameux Articles Organiques d’une façon qui n’avait rien de biblique. Rappelons par exemple, que seuls les plus riches étaient alors représentés dans les consistoires ! Les prédications et les prières sont contrôlées. On est loin de la spontanéité et du rôle moteur des laïcs qui ont permis l’émergence du Réveil de Fulton Street…

    De façon très caractéristique, les quelques réunions de prière organisées dans l’attente du Réveil dans quelques grandes villes françaises par l’Alliance Évangélique avaient comme instruction de ne pas improviser. Ailleurs, dans une grande ville protestante du Midi, c’était le pasteur qui annonçait et introduisait chaque sujet d’intercession. Réveil, vous avez dit Réveil ?

    A côté des paroisses officielles, il existait certes, dans la France de 1858 des Églises dites libres, qu’elles soient réformées, baptistes, méthodistes ou darbystes… Mais elles ne sont qu’une poignée et, de plus, elles se débattent dans d’interminables conflits doctrinaux et des divisions multiples.

Réveil et conflits

    Le fait frappe aujourd’hui. Le protestantisme français du milieu du XIXe siècle vit une guerre intestine permanente. Les Églises réformées officielles sont déchirées entre les libéraux et ceux qui veulent une annonce explicite de la croix et de la résurrection. Mais ces derniers sont eux-mêmes divisés entre les évangéliques et ceux que l’historien André Encrevé appelle les orthodoxes, parce qu’ils veulent être avant tout soumis à la confession de foi de leur Église. Un exemple permettra de mieux le comprendre. Le principal sujet de polémique relaté tout au cours de l’année 1858 dans le journal  Les Archives du Christianisme au XIXe siècle est « l’affaire Rouffineau ». Ce brillant évangéliste, pasteur à Angers et Laval, avait osé, sur leur demande, baptiser par immersion quelques néophytes venus du catholicisme. Benjamin Vaurigaud, le président du consistoire régional de Nantes, tout aussi homme de foi que Marc Rouffineau mais chef de file du courant « orthodoxe » français, n’aura de cesse d’obtenir du ministre des cultes la radiation définitive de son collègue pour manquement grave à la confession de foi réformée…

    Là encore, le contraste est saisissant entre les querelles des protestants français et la collaboration entre les communautés qui ont accueilli le Réveil outre-Atlantique et outre-Manche…

    Mais ce que les pasteurs français sont incapables d’obtenir, un laïc écossais l’apportera à Paris en mai 1861. Il s’appelle Reginald Radcliffe.

(A suivre)

Jean-Yves Carluer

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