Des Bibles pour les protestants du Gard -3

1825 : le tournant…

    Les années 1824 et 1825 se sont révélées décisives pour les diffusion biblique parmi les Réformés du Languedoc. Des sociétés auxiliaires avaient certes déjà été créées dans les grandes villes, un certain élan s’y manifestait puisque des sociétés de dames et des collecteurs ouvriers y étaient à l’oeuvre1. Mais, ailleurs, en particulier dans les Cévennes, les Bibles étaient rares, et même, plus grave encore, pas même demandées.

temple Anduze

La façade du temple d’Anduze (été 2015)

    Nous avons déjà parlé sur ce site des divers obstacles qui entravaient la diffusion des Écritures sur ces terres pourtant emblématiques de la foi huguenote. A quelques rares exceptions, aucune association biblique n’avait été encore créée dans le haut pays du Gard, de la Lozère ou de l’Hérault. Quelques pasteurs locaux avaient déjà prévu de réagir, entre autres parmi ceux qui s’étaient réunis en octobre 1823 à l’occasion de la dédicace du grand temple d’Anduze. Mais, comme l’expliquait l’un d’entre eux, Hippolyte Metge, de Saint-Germain-de-Calberte, « La difficulté de communications est si grande dans les Cévennes que les pasteurs de la même consistoriale passent quelquefois des années entières sans se voir2 ». Visiter chaque hameau paraissait donc une tâche surhumaine. La priorité restait, pour l’instant, le financement des nouveaux lieux de culte.

    Autre constat inquiétant : les petites sociétés bibliques branches qui s’étaient créées deux ans plus tôt dans les campagnes du Bas-Languedoc semblaient déjà en léthargie. Auguste de Staël, en inspection dans la région à l’automne 1825, le constatait sévèrement : « La seule de ces sociétés qui ait une vie et une activité réelle est celle de Sommières, grâce au zèle de son président. Celles d’Aiguevive, de Calvisson, de Clarensac ont été jusqu’ici peu actives. Celle d’Uzès a fait une demande de Livres saints. A Alès, les objections sans nombre que quelques personnes ont élevé contre l’établissement d’une Société biblique, paraissent être affaiblies, mais pas dissipées3… ».

    Ce phénomène n’était pas nouveau en France, c’était même une difficulté récurrente de la diffusion associative. En effet, une fois les protestants les plus déterminés bien pourvus en Bibles, l’élan initial avait tendance à s’estomper. Ce processus demandait normalement un petite dizaine d’années. Mais en quelques mois déjà, c’était beaucoup trop tôt… Le feu risquait de s’éteindre au sud avant même de prendre au nord !

    Deux éléments renversèrent la situation. Le premier, c’est l’élan biblique qui venait de s’allumer, dans les petites cités des Basses Cévennes, à Ganges, au Vigan, à Anduze, Saint-Hippolyte-du-Fort et surtout Saint-Jean-du-Gard. Le deuxième, ce fut l’énergie de quelques hommes clés.

    Nous avons parlé du pasteur Soulier. Il était sans doute déjà trop classé dans un des camps théologiques pour intervenir directement. Mais il était désormais relayé par des pasteurs « réveillés » du piémont cévenol comme Dussaut ou Nines.

De jeunes notables remplis de zèle…

    La personnalité régionale qui s’affirma progressivement était celle d’un laïc nîmois, Gustave de Clausonne (1797-1873). Quoique encore très jeune, ce magistrat, futur président de la cour d’appel de Nîmes, était l’homme de la situation. D’abord trésorier de la Société Biblique locale sous la houlette du baron de Castelnau, il en prendra ultérieurement la présidence. Mais il en est, dès l’origine, l’élément le plus dynamique, en correspondance avec Paris et prêt à s’engager sur le terrain. Les zélés Nîmois ont alors le projet « de visiter toutes les sociétés bibliques établies dans le Gard, afin d’encourager par leur présence le zèle de leurs comités et de recueillir des notions exactes sur chaque localité4 ».

    Gustave de Clausonne se passionne pour la théologie. Il assènera plus tard de copieuses études bibliques à ses auditeurs lors de ses discours d’assemblée générale. Dans une autre vie, il aurait pu être professeur à Montauban. On ne peut ranger précisément Gustave de Clausonne dans le camp du Réveil, mais il en partage l’enthousiasme et une grande partie de la doctrine.

 

Pelet de la Lozère

Le baron puis comte Joseph Pelet de la Lozère.

   Deux autres acteurs ont joué, à mon avis, un rôle important dans le déblocage de la situation dans le Gard, dont une des composantes était politique. C’est le cas de la famille Pelet de la Lozère ou plus précisément du baron Joseph Pelet (1785-1871) et de son épouse. C’est un fils du pays, dont la maison familiale se situe au coeur de la Grand-rue de Saint-Jean-du-Gard. Son père, Jean Pelet (1759-1842) avait été député girondin à la Convention, était devenu préfet et comte d’Empire avant d’être finalement nommé pair de France en 1819. Le baron Joseph Pelet de la Lozère, son fils, avait commencé très tôt une carrière dans l’administration et avait épousé en 1812 Sophie Otto de Mosloy, fille d’un diplomate allemand, convertie au sein du Réveil dans sa jeunesse à Londres, devenue ensuite membre du comité de la société biblique des dames et grande amie de Madame Mallet.

    Joseph Pelet de la Lozère avait été nommé préfet du Loir-et-Cher en 1819, année où il était également devenu membre du comité de la Société Biblique de Paris. En 1823 le préfet Pelet est révoqué par le gouvernement ultra-royaliste de Villèle, sans doute à cause de ses opinions libérales, mais peut-être aussi, comme le laisse entendre l’historien Michel Richard, pour son engagement protestant. Les électeurs libéraux du Loir-et-Cher soutiendront leur ancien préfet en l’élisant et réélisant continuellement député, ce qui lui permettra de faire ultérieurement une carrière de ministre. De 1823 à 1827, Joseph Pelet de la Lozère est donc disponible et se rend souvent à Saint-Jean-du-Gard avec son épouse. Il est l’initiateur de la société biblique locale tandis que Sophie fonde sur place des associations de femmes et des écoles pour jeunes filles : « De petites associations bibliques de femmes, ayant à leur tête mesdames la comtesse et la baronne Pelet de la Lozère, rivalisent de zèle […] pour répandre le Livre de vie parmi les familles qui ne le connaissaient point5… ». Le succès de la scolarisation biblique des filles de Saint-Jean-du-Gard inspirera plus tard Joseph Pelet, devenu ministre de l’instruction publique en 1836 sous le roi Louis-Philippe. Son nom est associé au premier décret incitant les communes de France à se doter d’une école de filles.

    Pour l’heure, l’engagement biblique de la famille Pelet permet aux protestants du Gard, très opposés au régime de la Restauration, de faire le lien avec la société de Paris et de se reconnaître dans cette institution protégée par la royauté.

    Cette légitimation de la société biblique nationale est confirmée lors du voyage d’Auguste de Staël dans le Gard à l’automne 1825. Le fils de Benjamin Constant, maître à penser du libéralisme, le beau-frère du duc de Broglie, chef de l’opposition, ne saurait être complice du roi Charles X et de Villèle. Durant son court séjour dans le Gard, Auguste de Staël est allé débloquer la situation à Alès et à Anduze6. Son passage a été également l’occasion d’encourager la création d’une « société de secours mutuels, une caisse d’épargne, et il y a lieu d’espérer que ces projets se réaliseront. On commence à s’occuper plus activement de la cause des missions. Un comité provisoire est nommé7… ».

    Le département du Gard bouge, d’autant que quelques pasteurs et laïcs engagés des petites cités du piémont cévenol débutent en octobre 1825 des tournées dans les hautes vallées : « La Société de Saint-Hippolyte va bien ; deux de ses membres viennent de visiter les Hautes-Cévennes, et l’on attend d’heureux résultats de ce voyage8 ».

(A suivre)

Jean-Yves Carluer

1 Auguste de Staël constatait en octobre 1825 : « J’ai assisté hier avec un véritable bonheur à la réunion des collecteurs des associations bibliques de Nîmes, qui a eu lieu dans la maison et sous la présidence de M. le pasteur Tachard. MM. G. de Clausonne, Gardes et Fouquier y étaient présents comme membres du comité. La séance a été pleine d’intérêt. On [a] convenu d’adopter, pour les artisans de la ville de Nîmes, une organisation analogue à celle de Paris. M. Heimpel-Boissier a été nommé syndic d’une voix unanime… ».

2 Bulletin de la Société Biblique Protestante de Paris, 1825, p. 135.

3 Idem, 1825, p. 139.

4 Rapport de la Société Biblique Protestante de Paris, 1825, p. 54.

5 Lettre du 25 mars 1825 citée dans le Bulletin…, p. 179

6 Idem, p. 140.

7 Ibidem, p. 140.

8 Ibidem, p. 140

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