1857-1861 : le Réveil ignoré -9

Soirs de Réveil à la pension Keller…

    Nous disposons de plusieurs relations des semaines du printemps 1861 où se déroula la mission parisienne de Reginald Radcliffe. Je retiendrai pour débuter cette étude la correspondance du jeune pasteur Adolphe Duchemin (1833-1914), alors en poste à Paris. Ce futur directeur de la Société Centrale Protestante d’Évangélisation a consacré une chronique hebdomadaire au temps de Réveil de la capitale française, reproduite dans le journal suisse Le Chrétien évangélique au XIXe siècle1 :

    « Ayant appris qu’à la première réunion (tenue le 19 avril), plusieurs jeunes gens qui m’étaient particulièrement connus et particulièrement chers, et dont les dispositions religieuses et morales me causaient une vive inquiétude, avaient été touchés, qu’ils déclaraient croire en Jésus-Christ et vouloir vivre pour lui, je désirai voir l’homme dont Dieu s’était servi pour accomplir cette œuvre excellente, et j’allai l’entendre. C’était le samedi 27 avril. M. Radcliffe était à Paris depuis une semaine. Six réunions avaient déjà eu lieu ; on parlait de nombreuses conversions, et cependant cinquante personnes tout au plus se trouvaient assemblées. Puis, tout d’un coup, dès le lundi 29, on accourut de toutes parts 2… »

    Ce qui déclenche très vite l’enthousiasme pour les réunions Radcliffe, ce sont les multiples conversions de jeunes qui interviennent dès la première semaine.

    Au cours des années 1850-1860 les conversions parmi les jeunes gens des deuxième et troisième générations du Réveil avaient fortement chuté. Des adolescents ne constataient, de la foi des pères, que des formes sérieusement dégradées : contrainte morale, légalisme, routinisation, puritanisme… Nul n’a mieux exprimé ce rejet qu’Élisée Reclus, fils du pasteur Jacques Reclus, d’Orthez : « Avez-vous eu au lycée une indigestion de lentilles ? […]C’est exactement ce qui s’est passé pour nous à l’égard de la Bible. Notre père, sans le vouloir, nous en a donné la nausée. Nous avons été punis à grands renforts de passages bibliques à apprendre par coeur. Je sais à peu près le contenu du Nouveau et de l’Ancien Testament, mais j’en suis dégoûté pour toujours. Ajoutez à cela qu’il faisait à table des prières interminables. La soupe refroidissait et nous étions ensuite obligés d’avaler le reste du repas parce que l’heure d’aller à l’école était arrivée 3». On sait qu’Élisée et Élie Reclus, esprits très brillants, ont malgré tout obéi à leur père en entrant à la faculté de Théologie de Montauban, mais qu’ils s’en sont vite échappés pour encadrer le parti anarchiste en France. D’autres jeunes d’alors qui poursuivent une carrière pastorale optent bien souvent désormais pour un libéralisme qui peut aller jusqu’à l’agnosticisme à la façon d’un Edmond Scherer, d’un Félix Pécaut ou d’un Timothée Colani. On pourrait multiplier les exemples. L’émergence d’un nouveau Réveil est devenu une urgence.

    Mme André-Walther est très consciente de cette nécessité quand elle invite Reginald Radcliffe à Paris, d’autant qu’elle la vit au sein de sa famille. Son fils, le jeune banquier Alfred Louis Édouard André (1827-1893) fréquente certes le temple en compagnie de son épouse Alice Joly de Bammeville, mais son zèle est bien terne. Elle espère que la foi du jeune couple sera transcendée par un Réveil à venir.

    Mme André-Walther (1807-1886) est alors une personnalité du protestantisme français. Fille d’un général d’Empire, elle avait épousé un important banquier dont la famille était originaire du Gard. Très fervente, elle était connue comme bienfaitrice des Diaconesses de Reuilly et de nombreuses œuvres évangéliques.

Deux Britanniques à Paris…

Le Cirque Napoléon vers 1860 (Wiki Commons)

Le Cirque Napoléon vers 1860 (Wiki Commons)

    Reginald Radcliffe s’est fait accompagner à Paris par un jeune avocat qui s’était converti peu auparavant, T. Shuldham Henry4. Au risque d’étonner les protestants parisiens, les deux prédicateurs se présentent dans la droite ligne des Réveils anglo-saxons des années 1857-1859 : décléricalisation, large autonomie des nouveaux convertis, jeunesse des intervenants…

    Selon le journal Les Archives du Christianisme au XIXe siècle, l’homme de loi de Liverpool est arrivé à Paris le soir du mercredi 17 avril 1861 et a été invité à prendre la parole dès le lendemain lors d’un rassemblement familial organisé au Cirque Napoléon, aujourd’hui le Cirque d’hiver5. Mais, les soirs suivants, il ne prêche que devant des petits groupes dans quelques locaux de faible capacité, essentiellement évangéliques, comme la Chapelle Taitbout, la Chapelle américaine, ou la petite église méthodiste de la Rue Royale. Il se rend en cours de journée dans divers pensionnats ou écoles protestantes de la capitale. Reginald Radcliffe reprend à Paris la stratégie qui avait si bien réussi lors du Réveil d’Aberdeen deux ans plus tôt : un développement progressif à partir des institutions protestantes de jeunesse.

    L’objectif initial de la mission est de prêcher en anglais, sans traduction, à des jeunes protestants bilingues issus des nombreux foyers internationaux de la haute société parisienne qui s’étaient unis dans le cadre du premier Réveil des années 1820-1835. Cet objectif est relayé par les divers pasteurs de l’Alliance Évangélique de la capitale qui ont annoncé la venue des prédicateurs britanniques à l’issue des cultes dominicaux. La mission Radcliffe débute d’ailleurs dans le cadre de la fameuse « semaine sainte  » des associations protestantes, période où sont regroupées les diverses assemblées générales des sociétés religieuses évangéliques. Les pasteurs venus de tous les départements s’y croisent et définissent des stratégies communes.

    Selon la biographe de Reginald Radcliffe, le premier converti de la mission aurait été un fils aîné de Jean Eugène Casalis (1812-1891), le directeur de la Société des Missions. Deux de ses jeunes sœurs se convertissent également6.

    « Le fils de Madame André, un banquier, trouva le Seigneur peu après l’arrivée à Paris de M. Henry et M. Radcliffe7 », écrivit Miss Trowbridge.

   « Lors de la première réunion, le 17 avril, reprit Mme Radcliffe, deux fils de Frédéric Monod déclarèrent se convertir, un troisième [probablement Henry Monod] fut profondément touché et trouva également la paix de Dieu deux jours plus tard ».

Pension Keller

Cour d’honneur de l’ancienne Pension Keller, Rue de Chevreuse, aujourd’hui Reid Hall, campus parisien de l’Université Columbia.

   Léopold écrivit à sa mère8 : « Nous sommes rentrés à la pension vers 10 heures. M. Keller nous fit seulement remarquer que nous arrivions les derniers9. Nous montâmes à notre chambre. Tous les autres pensionnaires étaient endormis. Nous avons parlé, George, Albert et moi-même avec M Railer, le surveillant, jusqu’à 11 heures […] Notre conversation était très intéressante. Je m’endormis, bercé par les pensées les plus douces et les plus saintes que ni la nuit, ni mon réveil du lendemain n’ont interrompues. […] Que ces impressions puissent durer toujours, aussi vivantes et aussi profondes10 »

    Albert écrivit pour sa part : « J’ai eu beaucoup de mal à dormir, j’étais si heureux. Je pense maintenant à ma mère, qui, pas plus tard qu’il y a 3 ou 4 jours, quand elle se réveillait la nuit, sentait un si lourd fardeau peser sur son âme. Tu ne le sentiras plus jamais, cher maman. La grâce de Dieu est si grande ! Mais prie, prie, pour qu’aucun de nous ne chute dans la foi. Je suis si effrayé à l’idée de tomber. Depuis hier, je sais ce que c’est que de prier sans cesse11. »

    Je n’ai pas réussi à identifier tous les jeunes gens qui ont fait part de leur expérience spirituelle vécue lors de cette première semaine de mission, mais leur nombre et leur qualité sont tels que l’impact en est très fort dans la capitale. Les protestants francophones demandent désormais à pouvoir bénéficier des prédications des deux britanniques. Mais où et comment ?

(à suivre)

Jean-Yves Carluer

1  Adolphe Duchemin épousera en 1864 Anna Louise Merle d’Aubigné (1841-1912), fille du célèbre théologien et historien genevois, Jean-Henri Merle d’Aubigné.

2 Lettre du 4 juillet 1861 au journal Le Chrétien évangélique au Dix-neuvième Siècle, p. 326.

3 Albert NICOLE, Souvenirs, cité par Robert Darrigrand, L‘Église évangélique libre d’Orthez. Un siècle d’histoire, 1831-1935, 2004, p. 127.

4 T. Shuldham Henry était un fils du président du Queen’s college de Belfast. Remarquable prédicateur, il débutait alors une carrière d’évangéliste international, à partir de la Grande-Bretagne et de l’Australie.

5 Les Archives du Christianisme au XIXe siècle, 20 mai 1861, p. 97.

6 Probablement Aline Sarah et Mary, qui épousera le pasteur Franck Lauga. Leur mère était Sarah Dyke (1815-1854).

7 Alfred André (1827-1893), futur régent de la Banque de France, député de la Seine en 1871.

8 Suzanne Smedley (1818-1867), deuxième épouse de Frédéric Monod.

9 La Pension Keller avait été fondée par l’avocat Valdemar Monod (1807-1870), frère de Frédéric, en association avec le pédagogue Jean-Jacques Keller (1809-1889). Elle recevait des jeunes de la haute société protestante évangélique, en majeure partie anglophones.

10  Léopold Monod (1844-1922) épousa en 1869 Anna Vernet et fut pasteur à Lyon jusqu’en 1920.

11 Témoignages recueillis par Mme Jane Radcliffe, Recollections of Reginald Radcliffe, Londres, 1896, p. 155-156. Albert Monod (1845-1901) épousa en 1870 Laure de Montricher, qui fut également marquée par le Réveil lors du passage de Reginald Radcliffe à Marseille quelques mois plus tard. Albert Monod devint directeur de la compagnie de navigation Freyssinet.

Ce contenu a été publié dans Histoire, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *