Des Bibles pour les Protestants de la Drôme

  Le département de la Drôme rassemblait en 1818 une fraction importante des protestants français. Ces 40.000 huguenots se trouvaient pour la plupart regroupés autour du Val de Drôme, mais dans des ensembles géographiques très divers.

    A l’ouest, depuis le cours du Rhône jusqu’à Crest, des campagnes assez ouvertes avaient été depuis longtemps accessibles à la diffusion de la Bible. Du coup, la demande des Écritures y était assez faible. Les Réformés y avaient l’impression d’être déjà bien pourvus, ce qui était faux. Au centre et à l’est, les protestants s’entassaient souvent dans des refuges montagnards parfois très isolés, au coeur de massifs comme le Vercors ou le Sud-Diois. Si l’on écarte le cas de larges vallées et de bassins intérieurs comme la plaine de Die, des paroisses réformées formaient des isolats pratiquement inaccessibles : la foi huguenote s’était conservée dans ces paroisses autant par la volonté des habitants que par les réticences des persécuteurs à pénétrer profondément en territoire hostile.

Aucelon

Sur les hauteurs d’Aucelon

Prenons en exemple la commune d’Aucelon que je connais un peu puisque c’est le pays d’une de mes belles-filles. Ses 400 habitants sont tous protestants à cette époque. Ces familles survivent à près de 1000 mètres d’altitude sur des serres montagneuses découpées entre un abrupt qui domine Die et les gorges de la Roanne qu’aucune route carrossable ne parcourt avant 1870. La population est analphabète et ne possède aucune Bible. A quoi bon ? Pas de temple. Le pasteur de Die passe les visiter deux fois pas an, confiant son sort au pas, heureusement sûr, du mulet qui le porte.

    On comprend aisément que cette situation extrême pose un problème quasiment insoluble aux sociétés bibliques. Tellement insurmontable qu’il faudra attendre la période suivante, celle de la Monarchie de Juillet, pour que l’école, la Bible et le Réveil pénètrent de concert à Aucelon. Le Félix Neff de la Drôme s’appellera Jean Frédéric Vernier1.

    Fort heureusement, la plupart des autres paroisses ne se trouvent pas dans une situation aussi extrême. Certaines, proches de la frontière, avaient même pu bénéficier des circuits de ventes de Bibles venues de Suisse.

    Le mouvement des sociétés bibliques s’est amorcé à partir du sud du département, la Drôme provençale, aux reliefs moins affirmés. Le pasteur Lissignol avait dès 1819 introduit dans les consistoires de Dieulefit et de La Motte-Chalençon « un nombre considérable de Bibles et de Nouveaux Testaments, dont les deux tiers ont été vendus et un autre tiers distribué gratuitement aux pauvres2 ». C’est donc logiquement à partir de ces centres, où s’établissent des sociétés auxiliaires, que s’étend la distribution biblique.

    Au nord du département, le val de Drôme et les montagnes qui l’encadrent, sont d’emblée beaucoup moins réceptifs au mouvement biblique. C’est peut-être un contrecoup des affrontements qui ont déchiré les paroisses du Trièves, en Isère et Hautes-Alpes. Les consistoires de Die et de Crest sont alors assez hostiles au Réveil. Une société biblique avait bien été fondée à Crest en 1822 à l’occasion de l’inauguration du nouveau temple de Crest, mais son activité resta symbolique jusqu’en 18273.

Une distribution encore timide…

    De nouvelles sociétés branches s’établissent alors autour de Dieulefit, à Nyons et à Saint-Paul-Trois-Châteaux, toujours en Drôme provençale. Cette dernière paroisse compte bientôt 132 souscripteurs pour 74 familles. Mais le rapport de 1829 était toujours pessimiste pour Crest cette année-là : « Le ressort de [cette] Société biblique est bien vaste, puisqu’il comprend 24.000 protestants ; mais quelque excellentes que soient les intentions du comité, il n’a pu surmonter qu’en bien peu de lieux les entraves qu’opposent à ses efforts l’ignorance du peuple, l’indifférence et d’autres difficultés. Sur 400 Bibles et près de 1000 Nouveaux -Testaments que nous avons mis à sa disposition, il n’a pu placer encore que 159 Bibles et 483 Nouveaux-Testaments ». Le comité n’abandonne pourtant pas tout espoir : « On a formé dans plusieurs Églises des Écoles du Dimanche, et l’on a tout lieu d’espérer que la génération qui s’élève sera plus instruite et mieux disposée à recueillir les enseignements divins que celle qui l’a précédée 4».

    L’échec du mouvement biblique dans la Drôme dauphinoise en ces dernières années de la restauration illustre les limites du mouvement biblique dans certains territoires protestants. Même dans le consistoire de Dieulefit, qui compte 10.000 âmes en 1830, « dont la moitié seulement sait lire, il ne se trouve que 451 Bibles et 1.372 Nouveaux Testaments ». Le relais sera bientôt pris dans la Drôme par les colporteurs et les évangélistes revivalistes, darbystes et méthodistes. Mais cela ne touchera plus l’ensemble du peuple de la Réforme.

Jean-Yves Carluer

1Samuel Vernier, Le Réveil dans la Drôme au XIXe siècle, Réed. Ampelos, 2008.

2Rapport de la Société Biblique Protestante de Paris, 1823, p. 89.

3« Les espérances qui nous avaient été données à la formation des sociétés bibliques à Crest et à Die, ne se sont point encore réalisées » (idem, 1824, p. 107).

4Ibidem, 1829, p. 18.

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