Des Bibles pour les protestants de l’Ouest -2

L’initiative de laïcs en Poitou…

    Les Poitevins disposent très tôt d’une société biblique, ce qui ne correspond pas à l’image d’alors du protestantisme de cette région, assez pauvre et routinier. C’est à Saint-Maixent, dans le département des Deux-Sèvres qu’avait été fondée cette société, contemporaine de celle de la capitale. Il en existait en effet, une dizaine en tout à la date du 28 mai 1821. Celle de Saint-Maixent, comme la plupart de ses sœurs, sauf Strasbourg, se déclare immédiatement auxiliaire de celle de Paris1.

    Quand on observe la composition du bureau de cette Société biblique des Deux-Sèvres, sise à Saint-Maixent, on constate immédiatement que le postes-clés sont occupés par des laïcs de la petite cité qui n’atteint pas 5000 habitants. Ce ne sont pas de grands notables, ils sont tout juste parvenus à une certaine aisance, ils ne fréquentent pas la capitale, ils n’ont pas de mandat électif national ni départemental. Sans doute leurs revenus se situent-ils au dessous de la barre du cens nécessaire pour ces élections. Ils se contentent modestement de charges municipales ou consistoriales qui leur reviennent pourtant naturellement en tant que « sujets les plus imposés » de leurs communes. Les deux pasteurs, issus d’une très ancienne dynastie « lévitique », occupent les sièges de vice-présidents, postes souvent de nature simplement honorifique.

    Le préambule des statuts de la société locale, tels qu’ils sont imprimés quatre années plus tard, témoigne assez de cette initiative venant de laïcs :

    « Les Églises chrétiennes protestantes du département des Deux-Sèvres sont réunies pour former entre elles une Société biblique, dont le but unique est de seconder les vues bienfaisantes de celle de Paris.

    Plusieurs familles dans ce département manquaient de Bibles depuis bien des années; elles s’adressaient à leurs pasteurs pour en obtenir, et semblaient leur dire dans leur louable impatience : Réunissez-vous, conducteurs spirituels; que votre sollicitude envers vos troupeaux ne se borne pas à leur expliquer les oracles sacrés, mais encore qu’ils puissent tous avoir ce livre immortel dans leurs humbles habitations, pour être l’âme de leurs méditations domestiques ».

    La charge est habile mais la critique est ferme : Ces paroissiens estiment qu’ils ne sont pas assez nourris spirituellement. Ils ne veulent pas se contenter des sermons moralisants qui étaient alors la norme lors des cultes. Le pasteur Rivierre, l’historien du Poitou protestant, a repris à propos de ces prêches le jugement sans détours de Samuel Vincent, le théologien de Nîmes : « Pour eux, les choses étaient simples : il fallait propager une honnête morale. Et l’effort n’était pas pénible : le niveau général était déjà satisfaisant2… ».

    La suite du préambule ménage d’avantage les conducteurs spirituels et leur accorde fort diplomatiquement un mérite, a vrai dire assez limité, celui d’avoir accepté d’accompagner et de favoriser le mouvement biblique :  MM. les pasteurs ne sont point demeurés oisifs spectateurs des besoins de leurs Églises; ils ont annoncé du haut de la chaire leurs vœux pour la formation d’une société biblique, et bientôt leurs intentions pieuses ont été secondées, un comité s’est organisé, et il vient aujourd’hui, après quatre ans d’existence, rendre compte de ses travaux3 ».

Une poignée de pionniers…

    Qui sont donc les membres fondateurs de la première société biblique du Poitou ?

   Commençons par le président, Pierre Guillonneau. Il est désigné comme « propriétaire », c’est-à-dire qu’il peut vivre de ses revenus fonciers. Pierre Guillonneau était originaire de l’Église de Pouzauges, en Vendée. Son père, à moins que ce soit lui-même, y occupait la fonction d’ancien et avait même présidé le premier consistoire de ce département en 18044. Devenu un notable local du pays de Saint-Maixent, son statut de propriétaire rural et ses mandats consistoriaux expliquent qu’on lui ait confié la présidence de la société biblique locale.

Lion de Belfort Paris

Le « Lion de Belfort » de la place Denfert Rochereau à Paris. Oeuvre du sculpteur protestant Bartholdi.

   Deux noms frappent immédiatement à la poursuite de la lecture des membres du bureau. Le secrétaire en est Pierre Denfert-Rochereau (1769-1856), adjoint au maire et négociant en tissus. Il y sera vite rejoint par René Clovis Denfert (1800-1849), son fils. Ce dernier est encore un jeune marchand, il deviendra percepteur du canton après son mariage. Il s’agit, on l’aura deviné, du grand-père et du père du colonel Pierre Philippe Aristide Denfert-Rochereau (1823-1878), le célèbre défenseur de la forteresse de Belfort, futur député. Pierre Denfert, l’aïeul, avait quitté Jarnac, une petite cité de tradition protestante, où son père était ancien, pour se marier à Saint-Maixent.

    Le trésorier de la société biblique, Courtin, désigné comme négociant, est un bonnetier de la ville, commerçant ou peut-être même fabricant.

    Reste une question : comment ces hommes ont-ils été au contact avec le mouvement biblique ? Les sources imprimées de la société de Paris ne mentionnent pas de voyage de membres du comité en Poitou protestant. La région voisine des Charentes est restée assez longtemps à l’écart de la diffusion moderne des Écritures.

    Reste alors une hypothèse qui passe par Nantes. Le premier pasteur concordataire en Vendée a été en 1806 Jean Feuilleteau Wilson, né aux Antilles dans l’île britannique de Saint-Christophe. Il avait fait ses études de théologie à Londres et avait été influencé de ce fait par la piété d’Outre-Manche. Il était l’oncle d’Alfred Sabonadière dont nous avons parlé sur ce site comme président de la société biblique de Meaux. Jean Wilson avait été nommé en 1816 pasteur et président du consistoire à Nantes où il mit sur pied une société biblique peu active dans la mesure où « les protestants de la ville disposent déjà tous des Saintes Écritures ». Il y était assisté par un autre britannique, Thomas-Godfrey Dobrée (1770-1851), armateur à Nantes, cousin et beau-frère du célèbre Thomas I Dobrée (1781-1828). Thomas-Godfrey Dobrée séjournera de plus en plus à Paris à partir de 1819, dans la mesure où il devient membre du comité de la société biblique de la capitale et un fidèle de la Chapelle Taitbout. Or nous le voyons demander dès 1821 des Bibles pour ses coreligionnaires du Bas-Poitou…

    Reste à examiner maintenant le développement de la diffusion des Écritures dans un contexte aussi difficile.

(à suivre)

Jean-Yves Carluer

1Bulletin de la Société Biblique Protestante de Paris, N°1, p. 23

2Jean Rivierre, Le relèvement et le Réveil des Églises du Poitou au XIXe siècle, thèse, Paris, 1925, p. 82.

3Bulletin de la Société Biblique Protestante de Paris, 1824, p. 102

4Paul Romane-Musculus, « L’Église réformée de Pouzauges, de l’Édit de tolérance au Consistoire de Vendée », Bulletin de la Société de l’Histoire du Protestantisme Français, 1984, p.2 31-247.

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