Bible et sociétés bibliques en Alsace vers 1820 -1

Un terreau favorable

    Les 200.000 luthériens et calvinistes alsaciens représentent une part considérable du protestantisme français en 18201.

    Deux choses frappent, à la lecture des comptes rendus qui remontent à la Société Biblique de Paris durant les années de la Restauration monarchique (1815-1830). La première, c’est leur extrême sobriété, qui pourrait faire croire à un certain détachement. La deuxième, parfaitement contradictoire, est le rôle clef des hommes et femmes issus des provinces rhénanes dans la vaste entreprise de diffusion des Écritures en France.

Françoise Joyce Billing

Fanny Joyce Billing par D’Ouville (vers 1815). Miniature en vente sur le site : http://www.wilnitsky.com (Boris Wilnitsky Fine arts, Vienne, Autriche, office@wilnitsky.net).

    Passons rapidement sur Oberlin et sa paroisse du Ban-de-La-Roche, unanimement célébrés comme les pionniers de la distribution biblique populaire en Europe. Comme le fait remarquer Henri Strohl, Oberlin avait réalisé une synthèse entre le piétisme et l’humanitarisme du XVIIIe siècle2. Il faudrait citer aussi Sigismond Billing, qui joue un rôle considérable entre Colmar, Paris et Londres. Fils d’un recteur du gymnase protestant de Colmar, commissaire des guerres à l’âge de 19 ans, (1792-1795), il a été chef de légion de la Garde nationale de Paris sous l’Empire et la Restauration. Il avait épousé une Britannique, Fanny Billing née Joyce (1780-1856), et sa bonne pratique de la langue anglaise en a fait un précieux émissaire à Londres. Membre fondateur du consistoire luthérien de Paris, il est en contact étroit avec ses coreligionnaires alsaciens.

    Rappelons que la Société Biblique de Strasbourg, fondée en 1816, est antérieure à son homologue parisienne et qu’elle conservera toujours le monopole des éditions en langue allemande. A la fin des années 1820, encore, les éléments les plus dynamiques des équipes de collecteurs du royaume sont d’origine alsacienne. Nous l’avions remarqué au sein des l’association biblique des artisans et ouvriers de Paris. Cette exemplarité alsacienne se poursuit même dans le Midi de la France. A Nîmes, le coordinateur du réseau des collecteurs est un certain Hempel-Boissier, et l’on retrouve également des Alsaciens aux postes-clés à Montpellier et, bien sûr, à Lyon.

    Comment expliquer ce dynamisme que l’on perçoit nettement, sans forcément l’observer dans les rapports officiels ?

    N’étant ni germanophone ni spécialiste du monde protestant alsacien, j’en suis réduit à des conjectures.

    La première, c’est qu’une grande partie de la documentation nous échappe. Les Alsaciens s’approvisionnent souvent, par exemple, auprès de Londres ou de la Société Biblique de Bâle avec lesquelles ils sont depuis longtemps en relations suivies. « La Société de Mulhouse s’est chargée d’un dépôt de Nouveaux Testaments allemand-français importés de Bâle pour l’usage des écoles », écrit par exemple le rapport de 1923 de la Société de Paris3.

    La seconde hypothèse tient à la spécificité religieuse de la région : l’enchevêtrement des territoires est grand ce qui entraîne une complication extrême de la carte confessionnelle. Les Églises luthériennes sont très nettement majoritaires, en particulier dans le Bas-Rhin, tandis que Mulhouse est devenue une métropole industrielle calviniste.

    La troisième hypothèse concerne le rapport à l’écriture. Le monde protestant alsacien a développé très tôt l’alphabétisation généralisée et la scolarisation des populations. Les maîtres d’écoles y sont les premiers diffuseurs de la Bible. Le développement du courant piétiste a renforcé leur rôle. De plus l’Alsace a échappé largement aux persécutions et aux destructions de Bibles associées à la Révocation de l’Édit de Nantes un siècle plus tôt.

    Les sociétés bibliques fournissent donc des Livres saints correspondant à quatre besoins fondamentaux : le renouvellement des exemplaires usés pendant des générations, la fourniture aux familles pauvres et nécessiteuses, les exemplaires personnels demandés par des jeunes ou des prisonniers, les familles qui se forment dans le cadre de l’expansion démographique du temps.

     La distribution par collecteurs n’est pas la forme la plus appropriée à ces besoins, ce qui présente une autre spécificité de l’Alsace.

De nouvelles sociétés bibliques

    Les années 1820 à 1824 correspondent à un réel décollage de la diffusion biblique dans les deux départements du Haut et du bas-Rhin. :

    La société de Mulhouse, formée sous la présidence de Jean Zuber, le célèbre industriel, établit bientôt des sociétés branches à Thann, Guebviller et Sainte-Marie-aux-Mines.

    La Société Biblique de Strasbourg distribue entre 1820 et 1822 un total de 3000 Bibles et de 7000 Nouveaux Testaments. Cette année-là, plus de 1000 Livres saints sont offerts aux pauvres. Elle reçoit directement en dons l’année suivante, de Londres, 500 Bibles et 250 Nouveaux Testaments.

    Si la société de Strasbourg persiste à rester indépendante, Colmar et Mulhouse s’affilient comme auxiliaires de la Société Biblique de Paris dès 1821. « Encouragée par un don de Livres saints qui lui a été offert par la société de Londres, [la société de Colmar] a fait une sage distribution de la Parole divine dans la prison, dans l’hospice des orphelins, dans les écoles et parmi les pauvres 4» Ses progrès sont rapides : 187 donateurs en 1821, 324 en 1822. Les seuls villages de Sulzern et de Strosswihr dans la vallée de Munster comptent en 1823 respectivement 42 et 17 souscripteurs.

(à suivre)

Jean-Yves Carluer.

1Paul Leuillot, L’Alsace au début du XIXe siècle. Éssais d’histoire politique, économique et religieuse (1815-1830), Paris, SEVPEN, 1950.

2Henri Strohl, Le protestantisme en Alsace, Strasbourg, 1950.

3Société Biblique Protestante de Paris, Rapport de 1823, p. 59.

4Société Biblique Protestante de Paris, Rapport de 1822, p. 34.

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