1820 : L’invention du colportage biblique à Nomain

    C’est dans le Nord, entre Lille et Valenciennes, qu’est né le colportage biblique de l’époque contemporaine en France.

    Les conditions de cette naissance ont été méticuleusement analysées par Sébastien Fath, l’historien des Églises baptistes1.

    Les populations de cette région frontière cultivaient depuis plusieurs générations une grande autonomie spirituelle. Les persécutions qui avaient suivi la Révocation de l’Édit de Nantes n’y avait pas extirpé le souvenir du protestantisme, en particulier chez ceux qui avaient abjuré du bout des lèvres. La frontière proche permettait, de plus, certaines relations avec les « Églises de la Barrière », comme Tournai ou Saint-Amand Lecelles, qui jouissaient encore d’une certaine liberté. La porosité de cette frontière rendait possible l’approvisionnement en Bibles et Nouveaux Testaments édités à Louvain dans la version janséniste de Lemaistre de Sacy. Ces ouvrages étaient encore occasionnellement distribués par des colporteurs commerciaux. Le principal obstacle à leur achat était un prix élevé.

Nomain

Nomain vers 1900. La rue principale.

    En 1810 un groupe de paysans-fileurs de Nomain entreprit de se réunir autour d’une Bible sous la direction de l’un d’entre eux, nommé Ferdinand Caulier. A cette époque d’ébranlement des structures religieuses traditionnelles, la confessionnalisation de ce noyau était très floue, ni catholique, ni protestante. Le texte de la Parole, lu et relu, était la seule nourriture spirituelle de cette communauté qui édifia même une petite chapelle en 1811.

    De 1815 à 1818 cette région subit une nouvelle influence, celle des troupes d’occupation britanniques. Nous savons qu’un certain nombre de soldats et d’officiers anglais passèrent dans la région dans le cadre des grands affrontements qui sonnèrent le glas du Premier Empire. Un corps expéditionnaire resta encore dans la région plusieurs années après la bataille de Waterloo. Son rôle semble avoir été essentiel. Jean-Baptiste Pruvost, futur pasteur et témoin essentiel de cette époque, affirme même que « les Anglais qui occupaient le Nord de la France avaient avec eux des missionnaires qui portaient la bonne nouvelle de l’Évangile 2». Aumôniers bénévoles et agents de la Société Biblique Britannique étaient directement en contact avec la population dans la mesure où les troupes logeaient chez l’habitant.

    Signalons, enfin, le rôle essentiel du pasteur réformé de Valenciennes, Jean de Visme (1760-1819) qui rattacha au protestantisme le groupe de Nomain qui dépassait la centaine de fidèles en 1818. Il fit pourvoir les protestants du lieu en Livres bibliques par l’intermédiaire d’Oberlin3.

    Le potentiel de croissance des groupes réformés du Nord attira l’attention de la Société Continentale, qui dépêcha dans la région, après le décès de Jean de Visme en février 1819, un brillant évangéliste d’origine suisse, Henri Pyt (1796-1835).

    Sa première tâche est de structurer et d’édifier la communauté de Nomain où il s’établit dès le début du mois de janvier 1820. L’évangéliste s’essaie également à la diffusion biblique, en plaçant des exemplaires des Écritures en dépôt dans des librairies ou en les exposant sur les foires et marchés des environs : «  Les frères de Nomain, voyant le mauvais succès de cette entreprise, s’entretenaient beaucoup entre eux des moyens de mieux réussir » relate-t-il. « Alexis [Monteil], le premier, parla de parcourir les villes et les villages comme marchand ; d’entrer dans les maisons et d’offrir à chaque personne la Parole de Dieu4. Tous les frères furent charmés à cette idée5 ».

    Ce programme s’intègre bien dans une activité traditionnelle des campagnes de la région : Il s’agit en fait d’associer la distribution biblique au colportage commercial de produits textiles et autres. Le plan d’action est séduisant : il entraîne l’autonomie financière des agents, il permet d’ouvrir toutes les portes et, apparemment, il n’attire pas l’attention des autorités. Mais les jeunes de Nomain semblent avoir quelque peu ignoré l’enjeu politique du temps : la surveillance policière de plus en plus active, à partir de 1820 justement, ne peut que mettre en péril le projet.

    Pour l’heure, la décision de colporter est prise, comme le confirme Jean-Baptiste Pruvot, un des jeunes qui étaient alors présents :

« Alors Alexis et un autre jeune homme nommé [Jean-Baptiste] Ladam, déclarèrent qu’ils étaient prêts à essayer ce moyen, si Dieu le leur permettait, mais, comme on trouva qu’il ne convenait de n’employer d’abord qu’un colporteur afin de voir si ce moyen réussirait, ce fut Ladam qui fut accepté .

Le lundi 23 octobre, en 1820, Ladam partit donc avec une caisse de livres sur le dos pour aller colporter la Parole de Dieu et prêcher l’Évangile aux pauvres pécheurs. Et c’est aussi dans ce temps que les frères de Nomain prirent devant le Seigneur la résolution de former une Église qui marchât selon sa Parole.

Comme l’oeuvre que Ladam avait entreprise réussissait assez bien, Alexis [Monteil] et Ferdinand Caulier furent mis à l’oeuvre peu de temps après6 ».

    Le colportage biblique contemporain renaissait dans le Nord, dans des conditions qui étaient à peu près celles de l’époque de la Réformation.

(A suivre)

Jean-Yves Carluer.

1Sébastien Fath, « Les débuts de l’implantation baptiste dans le Nord », Revue du Nord, 1999, p. 267-281.

2Jean-Baptiste Pruvot, Journal d’un pasteur protestant au XIXe siècle, Septentrion Presses Universitaires, 1996, p. 41-42.

3Jean de Visme, Lettre à Jean-Frédéric Oberlin, 1818, cité par P. Beuzart, Jean de Visme, pasteur à Quiévy, Valenciennes, Dour et vingt autres lieux : le réorganisateur des Églises protestantes du Nord de la France sous la Révolution et l’Empire, Éditions Je Sers, Clamart, 1927, p. 230.

4Alexis Monteil devint ultérieurement pasteur baptiste dans la région.

5E. Guers, Vie de Pyt, p. 101.

6Jean- Baptiste Pruvot, op. Cit., p. 42.

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