Evangile et littoral -3

Lady Beauchamp, évangéliste en Normandie

    Lady Caroline Proctor-Beauchamp, plus simplement connue en France comme Lady Beauchamp, de son nom de jeune-fille Caroline Esther Waldegrave devint veuve en octobre 1874. Elle passa désormais sa vie en voyages et en missions d’évangélisation.

    A la fin de l’année 1881, le journal des Églises méthodistes de France, l’Évangéliste, signalait à ses lecteurs un projet concernant le littoral du Pays d’Auge :

    « Une sœur de Lord Rastock, Lady Beauchamp, est venue s’installer à Honfleur pour un mois avec deux de ses filles1 et deux bonnes amies. Ces dames tiennent des réunions et font des visites de concert avec M. Baker, jeune proposant de Rouen et définitivement installé à Honfleur sous la direction de M. G. Welpton, du Havre 2».

    La venue des Britanniques à Honfleur s’inscrit dans le cadre d’un projet d’évangélisation qui associait la famille Waldegrave aux Églises méthodistes. Les communautés wesleyennes présentes dans le bocage normand s’épuisaient peu à peu. Les Méthodistes français avaient donc décidé de relancer l’évangélisation sur un axe situé un peu plus au nord, entre Lisieux, Honfleur et Le Havre3. Le port de Honfleur et le Pays d’Auge accueillaient depuis 1815 une population britannique, composée essentiellement de notables qui avaient été actifs sur le plan religieux. Ils avaient fondé sur place une société biblique auxiliaire dès les années 1820, composée essentiellement de dames qui s’étaient alors occupées de la première salle de lecture pour marins des côtes françaises.

   L’objectif de Lady Beauchamp était vraisemblablement de revivifier ce réseau, à l‘origine anglican.

    Le groupe féminin de 1881 reçut un renfort bienvenu, celui d’une équipe de la Mission des marins de Gosport, qui avait affrété, le temps d’une saison, l’Annie, un petit sloop ponté, yatch personnel du comte Bobrinsky Cet homme d’affaires russe s’était converti lors de la mission de Lord Rastock à Saint-Petersbourg qui débuta en 1874. Nous reparlerons de ces événements. Retenons qu’en 1881, le nouveau tsar, Alexandre III, avait pris des mesures pour s’opposer au réveil évangélique, n’hésitant pas à contraindre à l’exil le comte Bobrinsky, qui avait été un temps ministre des transports de son père, Alexandre II.

    Je n’ai pas trouvé les détails de l’évangélisation de Honfleur en 1881. Mais les résultats semblent avoir été plutôt satisfaisants. Ce fut au point que, bientôt, les Wesleyens purent édifier un temple et y mettre en résidence un pasteur dont le ministère rayonnera sur tout le pays d’Auge.

    Lady Beauchamp, cette tâche accomplie, porta son intérêt de l’autre côté de l’estuaire de la Seine, au Havre. Comme beaucoup de grands ports, la ville était gangrenée par la misère, la prostitution et l’alcoolisme4.

    La Mission des marins de New-York, ruinée par la Guerre de Sécession, venait de cesser de subventionner son œuvre en France et louait sa chapelle de la Rue de la Paix à l’Alliance Évangélique de la ville. Plus rien n’existait pour les matelots sur les quais du Havre, pas même une modeste salle de lecture.

Quai Delavigne Le Havre

Au travers de la haute mature d’un trois mats accosté au quai Casimir Delavigne, dans le Bassin de l’Eure, les immeubles du quartier Saint-François vers 1900. On remarque à gauche le grand Sailor’s Rest identifié par l’inscription au sommet du pignon latéral. A droite de l’image, la façade austère de la manufacture des tabacs du Havre. Deux rues débouchent sur le quai après avoir traversé tout le quartier Saint-François. Au fond, débouchant à la hauteur de la manufacture, la Rue de Bretagne, Au centre, au tournant du Sailor’s rest, la Rue Dauphine.

    L’aumônerie extérieure de l’Église d’Angleterre était bien disposée à prendre en charge le fonctionnement d’un Sailor’s home dans le grand port, mais ne disposait pas du financement pour l’acheter et l’aménager.

Un grand Sailor’s Rest au Havre

    Lady Caroline Proctor-Beauchamp contribua largement à sa construction, qui fut achevée à la fin de l’année 1882. Elle prit l’habitude d’y résider régulièrement, au point que l’édifice, un grand immeuble idéalement situé le long du quai Casimir Delavigne, qui borde le quartier Saint-François du côté du bassin de la Barre, fut connu localement comme « le Sailor’s home de Lady Beauchamp ». Elle le fit inaugurer le 4 février 1883 par son amie Mme Bernal, épouse du Consul général de Grande-Bretagne, qui en était administrativement responsable. Ce vaste bâtiment fut appelé à jouer un rôle important dans l’évangélisation des marins bretons qui se pressaient dans le quartier voisin.

    L’un d’entre eux, devenu plus tard un auteur reconnu, Charles Le Goffic, le décrit peu après, en 1897 : « L’établissement est spacieux et de belle apparence. On y trouve un fumoir, un gymnase et des salons de lecture et de récréation avec billards, tables de jeu, harmonium…Mais les murs y sont couverts d’inscriptions bibliques et de devises salutistes, l’harmonium n’y a d’autre emploi que d’accompagner les cantiques […]. De plus les spiritueux sont totalement bannis du programme (9).

Jean-Yves Carluer

Nicolas Cochard, Les marins du Havre. Gens de mer et société urbaine au XIXe siècle, Presses universitaires de Rennes, 2016

5Lady Beauchamp avait plusieurs filles, alors adolescentes. Le texte fait sans doute allusion aux plus âgées, comme l’aînée, Maud, qui épousera le Rev William Hayter, et ses sœurs Ida Caroline ou Constance.

2L’Évangéliste, 30 décembre 1881, p. 424.

7Lire à ce sujet la belle synthèse de Jean Guérin, « La Normandie, tête de pont de l’implantation méthodiste en France », Facettes du méthodisme français, Ampelos, 2016, pp. 99-128.

9 Charles Le Goffic, Gens de mer sur la côte, Paris, Armand Colin, 1897, p. 20.

 

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