Lord Radstock -2

Les timides débuts d’un ministère en avance sur son temps.

    Le futur Lord Radstock est revenu de Crimée dans son pays natal avec la ferme intention de consacrer sa vie au témoignage de l’Évangile. Mais pour le moment, une deuxième vocation, nationaliste cette fois, cohabite avec un appel plus pacifique. En ces années 1857-1860, les relations internationales sont assez houleuses en Europe. Le fantasque Empereur des Français, Napoléon III, inquiète les opinions publiques en ces années marquées par les guerres d’Italie et la dégradation de l’identité américaine de l’autre côté de l’Atlantique. Beaucoup d’Anglais sont persuadés qu’un débarquement français en Angleterre est en préparation. Lord Radstock est de ceux-là, et comme nombre d’autres aristocrates britanniques, il lève un régiment de volontaires, les West Middlesex Rifles pour s’opposer aux visées impériales françaises sur les côtes anglaises.

    Les régiments de volontaires, créés au Royaume Uni sous l’égide du Secrétaire britannique à la Guerre, Jonathan Peel, sont dans l’air du temps. En Italie, les chemises rouges de Garibaldi s’opposent aux Zouaves pontificaux sous les ordres de pieux aristocrates français. Pour Lord Radstock, fonder un Volonteer Rifle Corp, c’est aussi l’opportunité de concilier une certaine nostalgie militaire avec la création d’un réseau évangélique local… Sa tentative ne survécut pas à l’apaisement des relations franco-britanniques et à la décision de neutralité européenne décidée au début de la Guerre de Sécession. Les Volonteer forces furent progressivement intégrées aux troupes régulières de la Couronne. Lord Radstock, qui venait de se marier, retourna à la vie civile et familiale.

    D’un autre côté, sa vocation d’évangéliste se faisait de plus en plus impérieuse. Les exercices militaires sur les falaises laissèrent la place à la préparation de prédications. Le jeune baron s’engagea progressivement dans une voie qui le mena souvent à Paris, dans le cadre de réunions d’évangélisations comme celles qu’il mena encore en 1913.

Radstock

Lord Rastock en 1872 d’après Vanity Fair.

    Pour l’heure, en cette fin des années 1850, Lord Radstock construit peu à peu son identité évangélique militante dans le cadre du grand Réveil qui secoue les Îles britanniques. Il collabore aux campagnes de Reginald Radcliffe et de Henry Grattan Guinness (1835-1910) et se rapproche de George Muller, le fondateur des célèbres orphelinats. Il se lie avec George Pearse, le trésorier du missionnaire Hudson Taylor.

    Lord et lady Radstock, disposant d’une grande fortune, se montrent généreux pour les missions et mettent sur pied des œuvres sociales. Ils fondent, par exemple, un foyer d’accueil pour les pauvres migrants en attente d’embarquement vers l’Amérique.

Un témoignage très actif…

    De façon à pouvoir financer tous ces projets, le couple Radstock est appelé à rogner sur les dépenses estimées superflues. Ils résident alors à Bryanton Square, près de Westminster, dans un appartement de standing assez large pour accueillir une grande famille qui s’accroît régulièrement, mais le baron sacrifie sa voiture avec équipage et son épouse est même amenée à revendre sa bibliothèque de riches ouvrages. Le train de vie de Lord Radstock se rapproche désormais de celui des bourgeois aisés, d’autant qu’il n’éprouve aucun attrait pour la vie mondaine et les riches et multiples réceptions qui l’accompagnent. Cela handicape à terme son impact sur la haute société britannique. Le Lord-apôtre, comme on le surnomme de plus en plus, se heurte de plus en plus à l’indifférence amusée de ses pairs.

   Un portrait-caricature paru en août 1872 dans Vanity Fair dans la série des Statesmen, le représente comme un activiste de la foi, Bible en main, tout entier tourné vers son projet spirituel. Les Radstock sont de moins en moins invités dans les salons de la haute société britannique, lassée d’entendre les exhortations du jeune Lord. Tout aussi grave, les élites londoniennes boudent les réunions que l’évangéliste avait pourtant préparées pour elles dans le coûteux édifice qu’il avait fait bâti sous le nom de Eccleston Hall. Le bâtiment accueillera plus tard le siège de la Scripture Gift Mission.

Jean-Yves Carluer.

Eccleston Hall, à Londres, dans les années 50, avant l’incendie qui détruisit l’immeuble

   Comme le fait remarquer Edmund Heier, « bien qu’il ait été encouragé par Lady Buxton, les lords Russell, Congleton, Reay, et Elcho, ainsi que par le comte Wemyss dans ses tentatives pour développer des lectures bibliques au sein de l’aristocratie britannique, il fit peu de disciples dans sa propre classe sociale. Cet accueil froid l’amena à chercher ailleurs de nouvelles opportunités pour son œuvre. Il visita prisons et hôpitaux et débuta des réunions en plein air dans l’East End de Londres 1».

    Pour l’heure, le baron se replia également sur la compagnie de sa famille, de ses sœurs et de ses amis, le temps qu’un grand succès l’attende à l’étranger.

(A suivre)

Jean-Yves Carluer

1Edmund. Eier, Religious Schism in the Russian Aristocraty, 1860-1900, Radsockism and Pashkovism, 1970, p. 32.

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