Contre la distribution biblique…

Des protestants encore opposés à la diffusion de la Bible en 1820 ?

    C’est un thème que les rapports officiels des sociétés bibliques hésitaient à aborder et qui était apparemment peu discuté dans l’intimité relative de leurs comités.

    La réalité est pourtant incontestable. En ce début du XIXe siècle, la distribution des Écritures se heurte à une opposition importante, même à l’intérieur des milieux protestants.

    L’hostilité du clergé catholique est bien connue depuis l’époque de la Réforme. Elle s’est renforcée quand les milieux ultramontains se sont avisés de la dynamique incontestable suscitée par le mouvement biblique. Mon sujet ici n’est pas de revenir sur cet aspect. Au début du XIXe siècle, la papauté qualifie les sociétés bibliques d’entreprises très pernicieuses. Théoriquement, le règlement de la Société de Paris devrait éviter tout conflit sur le terrain, dans la mesure où elle limite son objet aux seuls protestants.

    Pourtant, une lecture attentive des sources dont nous disposons permet de mettre en évidence la réticence de toute une partie du protestantisme vis à vis de la distribution biblique à grande échelle. Or cette diffusion systématique représente désormais l’objectif des sociétés bibliques, de leurs représentants et des collecteurs locaux.

    Les griefs de ces huguenots réticents sont peu explicités par leurs propres auteurs. Le plus souvent, les opposants se contentent de diverses formes de résistance passive : Il est difficile d’oser prendre le contrepied des Réformateurs qui avaient les premiers traduit la Bible pour la mettre à la disposition de tous !

    De plus, les Sociétés bibliques elles-mêmes ont été fondées par une alliance très large qui associait de grands notables francs-maçons à des précurseurs du Réveil. Tous pouvaient donc se retrouver dans telle ou telle personnalité des comités. Pour achever de déminer le terrain, la société fondatrice de Londres avait multiplié les garde-fous pour être sûr de ne heurter personne : pas de notes explicatives, pas de versions nouvelles… Ce n’est qu’à la fin de la Restauration, quand se creuse le fossé entre Libéraux et Évangéliques, que des cadres spirituels réformés ou luthériens ont commencé à développer oralement des discours d’opposition à une large diffusion de la Bible, qui prend bien soin cependant de se focaliser uniquement sur certaines caractéristiques des sociétés bibliques, en les assimilant trop facilement à des propagatrices du courant revivaliste.

    Nous en sommes donc réduits, le plus souvent, à connaître leur argumentaire en consultant les plaidoyers des agents des sociétés bibliques.

De l’importance des discours…

article Jean-Yves Carluer

J.L. Meynadier, plaidoyer pour les sociétés bibliques.

    Les arguments des agents des sociétés bibliques apparaissent dès leur création dans les longs et parfois pesants discours d’introduction des différents rapports annuels. Leur apologétique s’est systématisée en français à partir de 1823 quand la société de Paris a imaginé un concours destiné à récompenser un ouvrage qui en présenterait les buts tout en réfutant l’essentiel des arguments opposés. On sait que le lauréat de ce concours a été le jeune Guillaume de Félice qui inaugurait ainsi un remarquable ministère qui le conduira à une chaire de la faculté de théologie de Montauban et fera de lui également un des grands pionniers de la lutte anti-esclavagiste. Son Essai sur l’esprit et le but de l’institution biblique est encore un ouvrage classique. Nous ne retiendrons de l’aspect polémique que le troisième appendice : « Examen de quelques objections sur la lecture des Saintes Écritures »1 . Guillaume de Félice y affronte directement quelques points délicats, comme certains récits jugés « immoraux » ou  « inutiles », pour conclure que leur lecture ont pour but « de nous instruire d’avantage dans les choses de la religion et de la morale, ou pour augmenter notre conviction de la divine autorité du christianisme2 ».

    Je voudrais présenter brièvement à mes lecteurs aujourd’hui un autre ouvrage sans doute plus complet à ce égard, qui n’a pas été alors récompensé, quoique bien classé au concours. Il a été édité ultérieurement par son auteur, Jean-Louis Meynadier (1790-1860), successivement pasteur à Vallon en Ardèche (1812-1834) puis à Valence dans la Drôme (1834-1860). Le pasteur Meynadier s’est fait également connaître en son temps comme historien et journaliste. Il a fondé à Valence le journal La sentinelle (1844-1852). André Encrevé le classe à titre personnel dans le camp évangélique3

Jean-Louis Meynadier n’a pas l’élégance de style de son collègue plus heureux au concours. Pasteur d’une petite paroisse de l’Ardèche et militant biblique de la première heure, il a, par contre, dès cette époque, une excellente connaissance de l’argumentaire que l’on pouvait lui opposer dans une paroisse protestante traditionnelle.

(A suivre…)

Jean-Yves Carluer

1Guillaume Adam de Félice, Essai sur l’esprit et le but de l’institution bibliques, suivi de l’examen de quelques objections sur la lecture des Saintes Écritures, Paris, 1824.

2Idem, p. 343.

3André Encrevé, Protestants français au milieu du XIXe siècle, p. 130.

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