Une société évangélique dans un port international, Le Havre 1834-1836

     Dans l’article précédent, nous évoquions le rôle fondamental des sociétés religieuses protestantes, qui ont permis aux Églises issues de la Réforme d’échapper aux limitations que la loi prétendait leur imposer. Elles ont pu ainsi aller de l’avant, sortir des temples, innover et s’adapter aux nécessité du temps.

     Ce mouvement s’est réalisé en deux étapes. Sous le régime de la Restauration, les protestants français ont créé des sociétés bibliques, la Société des Missions de Paris, celle des Traités religieux, celle de la Morale chrétienne, ainsi que des structures qui permettaient de mettre en place des écoles réformées. Ces associations s’adressaient en priorité aux paroisses protestantes. A partir de 1830, le mouvement s’accélère avec, cette fois une volonté conquérante. Le temps des « Sociétés évangéliques » commence. Coup sur coup,  les Société évangéliques de Paris et de Genève sont fondées en 1832 et 1834. Elles entendent profiter d’une certaine liberté et salarier colporteurs et évangélistes dans des régions où les huguenots sont beaucoup moins représentés. Mais elles ne sont pas les seules. Plusieurs sociétés régionales apparaissent. Les plus importantes se fédéreront en 1847 sous le nom de Société Centrale Protestante d’Évangélisation. D’autres, plus locales, ont été éphémères, ce qui ne signifie pas forcément un échec, puisqu’elles ont pu se fondre dans des organismes plus importants. C’est le cas de la Société Évangélique du Havre. Nous ne savons pas grand chose d’elle sinon que la mise en place du Béthel a contribué à rapprocher les futurs sociétaires : « Depuis quelques années, une oeuvre d’évangélisation s’était faite dans la ville du Havre, et elle n’avait pas été sans fruit […] On a  senti le besoin de donner plus de développement à cette oeuvre[1]« .

Le fruit de collaborations locales

     Les correspondances reproduites dans les bulletins de la Seamen’s Mission de New-York faisaient état, avant 1834, d’un groupe évangélique local, plus ou moins organisé, qui s’impliquait dans l’oeuvre pour les marins. Quelques noms apparaissaient : Winslow, Du Pasquier, Monod… Armateurs et hommes d’affaires, ils correspondent bien au statut de « grands laïcs » dont nous parlions il y a peu.

     Ces mêmes patronymes apparaissent dans d’autres sources en 1834, l’année ou le pasteur Flavel S. Mines prend en charge l’oeuvre Béthel du Havre. Le 26 juillet de cette année, le journal Les Archives du Christianisme relate l’ouverture d’une « Chapelle Évangélique du Havre qui vient d’être établie par la Société Évangélique de cette ville« . 200 personnes y assistent, et la totalité des pasteurs de l’Église consistoriale du Pays de Caux est présente : David Maurel et Guillaume De Félice, de Bolbec, Jean Sohier, de Montivilliers, Nicolas Poulain, du Havre, L’inauguration correspond également à l’installation du pasteur, Édouard Panchaud, originaire du canton de Vaud. Nicolas Poulain, le pasteur réformé concordataire du Havre, de sensibilité libérale, ne prend pas la parole lors de la cérémonie, ce qui démontre une certaine réserve. Guillaume De Félice, son collègue de Bolbec, de sensibilité évangélique, est, par contre, très favorable à l’entreprise. Dans son discours, il n’élude pas les problèmes que pose la coexistence dans la ville de deux lieux de culte protestants : un temple concordataire de tendance libérale et une chapelle évangélique. Il veut croire que tout ira bien: « nous voyons ici des frères, des membres du même corps et de la même famille spirituelle; non des adversaires mais des amis; non des antagonistes mais des soutiens dans l’oeuvre qui nous est confiée […] Il n’y a point de ligne de démarcation, point de barrière qui nous sépare les uns des autres[2]… »  L’insistance même du pasteur De Félice (1803-1871), habile écrivain et futur professeur de morale à la faculté protestante de Montauban, laisse plutôt entendre l’existence d’un fossé assez profond. Les paroisses protestantes du Pays de Caux sont alors, en effet, déchirées par le débat autour du « Réveil ».

Des activités nombreuses…

     La Société Évangélique du Havre a sans doute été créée au printemps 1834, quelques mois avant l’inauguration, peut-être en juin, car la première (et dernière) assemblée générale a eu lieu le 12 juin 1835, après un an d’exercice, en présence des pasteurs Sohier et De Félice. Le compte rendu publié par Les Archives du Christianisme nous informe que le président de la société est alors F. Du Pasquier et le trésorier M. Prié. Le pasteur Édouard Panchaud s’y montre optimiste : « la chapelle est régulièrement suivie par un nombreux auditoire […] quelques personnes se sont converties à la Parole du Salut […] On a vendu plusieurs centaines d’exemplaires de la Bible, du Nouveau Testament et du recueil de cantiques[3]… » Une bibliothèque et une école du dimanche fonctionnent. Les évangéliques du Havre envisagent de créer école et salle d’asile, et se proposent d’étendre le colportage aux campagnes environnantes. Mais en ont-ils les moyens ?

Le Havre vers 1900 : les quartiers du XIXe siècle. Au fond, les villas protestantes de la Côte d'Ingouville.

Le Havre vers 1900 : les quartiers du XIXe siècle. Au fond, les villas protestantes de la Côte d’Ingouville.

     D’après Charles Bost, la première chapelle évangélique se situait à Ingouville, dans le « beau quartier » qui regroupe nombre de protestants, sur les pentes qui dominent la ville.  Peut-être fait-il erreur et confond-il avec le Béthel qui sera édifié dans ce quartier quelques années plus tard.  Le service dominical s’y tenait l’après-midi, pour que les fidèles puissent assister au culte protestant officiel du matin[4].  Il n’y a pas alors volonté de sécession.

     Reste une autre question : quel est le lien exact entre la chapelle évangélique d’Ingouville et la chapelle Béthel sur les quais ? Il semble acquis que des Havrais participent aux services et figurent aux comités des deux, et cela n’a rien d’étonnant. Dans le monde protestant, les mêmes « grands laïcs », par exemple, se retrouvent aux comités de plusieurs sociétés : la diffusion biblique est complémentaire de la scolarisation, et l’évangélisation de la Mission. La symbiose est telle que les assemblées générales s’enchaînent à Paris la même semaine de printemps, afin que les principaux grands laïcs puissent assister à chacune d’elles.

     Au Havre, de nombreux indices laissent à penser que les deux chapelles travaillent en collaboration. Les rapports du pasteur Flavel S. Mines signalent un auditoire mixte et croissant qui déborde largement des lieux. L’aumônier des marins a reçu l’autorisation de son comité de lancer en août 1834 une souscription pour acquérir un plus grand local. La Société évangélique du Havre semble, pour sa part, avoir connu rapidement quelques restrictions financières. Elle se rattache dès 1836-1837 à la Société Évangélique de France. Le  pasteur Édouard Panchaud quitte Le Havre pour exercer son ministère en Belgique, mais l’école protestante continue. Un nouvelle oeuvre s’est ouverte en 1837 au Havre, cette fois pour les migrants originaires d’Europe centrale : « Ce port de mer acquiert chaque année plus d’importance dans l’oeuvre de l’évangélisation. Outre la chapelle et les écoles destinées à la population française, un pasteur allemand y a encore été envoyé […] par quelques chrétiens de Bâle, afin de prendre soin des nombreux colons qui vont s’embarquer […] pour l’Amérique. Le manque d’argent ou d’autres causes les y retiennent quelquefois très longtemps, au milieu de toutes les sources de misère et de corruption qu’offre le mouvement d’un port de mer[5]« .

    Si l’on ajoute encore la présence occasionnelle d’un aumônier pour les marins scandinaves[6], l’engagement protestant est fort dans un port en pleine expansion. L’avenir du témoignage évangélique dans la ville passe par une étroite association de toutes ses composantes dans une même oeuvre internationale.

Jean-Yves Carluer


[1]              Feuille religieuse du Canton de Vaud, 1834, p. 475.

[2]              Les Archives du Christianisme au XIXe siècle, 1834, p. 115.

[3]              Idem, juin 1835.

[4]              Charles Bost, Récits d’histoire protestante régionale pour servir de complément à l’histoire des protestants de France en 35 leçons. Première série. Normandie, Le Havre, 1928. Voir aussi les travaux de Philippe Manneville et Pierre Ardaillou.

[5]              Feuille religieuse du Canton de Vaud, 1839, p. 495.

[6]              Roald Kverndal, Naadens Havn : « 100 aar siden den förste norske sjömannsmisjonsstasjon ble opprettet pa fransk jord » (Le Havre : le centenaire de l’installation de la première mission maritime norvégienne sur le sol français), Sjömannsmisjonens julehefte, Bergen, 1972, p. 34-38.

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2 réponses à Une société évangélique dans un port international, Le Havre 1834-1836

  1. Lemonnier-Mercier Aline dit :

    bonjour

    Je suis historienne du Havre …et j’ai lu votre article avec intérêt

    je travaille actuellement à essayer de retrouver tant soit peu les maison disparues en 1944. Oui, la chapelle anglaise de la place Gambetta n’existait plus…car elle a été détruite pour faire place en 1910 aux Nouvelles Galeries ….

    Par contre, j’aimerais savoir si vous avez des documents sur sa construction ???

    Je vous remercie de votre réponse

    Bien cordialement

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