Félix Chottin (2)

ou les tribulations d’un pasteur sous le Second Empire :

Le délit de blasphème existait en France au XIXe siècle !

 (suite de Félix Chottin 1)

     Félix Chottin arrive à Elbeuf à l’automne 1854. Il prend en charge une oeuvre récente et en expansion, fondée par le pasteur H. Paumier, et qui s’adresse tout autant aux ouvriers des usines textiles de la région, avec une annexe à Darnetal, qu’à des populations rurales autour du village de Sainte-Opportune, dans l’Eure.      Là encore, un mouvement collectif de conversions au protestantisme était contrecarré par des mesures administratives qui s’opposaient à l’ouverture d’un temple et d’une école.

     Le rapport de 1855 de la Société Centrale Protestante d’Évangélisation fait pourtant preuve d’optimisme : « L’oeuvre a continué d’être bénie, sous la direction de notre excellent frère, M le pasteur Chottin. Les services du dimanche, les conférences du jeudi soir, sont suivis par une foule que le temple ne suffit plus à contenir[1]« .

Elbeuf et ses ponts sur la Seine vers 1900

Elbeuf et ses ponts sur la Seine vers 1900

     Selon Chottin, l’école protestante locale est le véritable moteur de l’expansion de l’oeuvre : « Au 15 août dernier (1854), l’école comptait près de 100 enfants. Elle atteint aujourd’hui le chiffre de près de 140 […] En même temps, l’on ouvrait une école du soir pour adultes. 200 ouvriers se sont fait aussitôt inscrire« . Le pasteur s’implique particulièrement dans cette action auprès des adultes : « je l’aime, cet auditoire en majorité composé d’ouvriers; je l’aime et il m’aime en retour. Il voit que nous sommes venus planter ici le drapeau de l’Évangile qu’en vue de lui faire du bien« . A la fin de l’année 1854, 8 prosélytes sont reçus dans l’Église protestante et une vingtaine se préparent à faire de même. Non loin de Sainte-Opportune, les habitants d’une autre commune, Fumechon, demandent un pasteur et construisent un temple.

     Cette progression sensible ne pouvait que déclencher l’opposition des autorités, qui, ne pouvant contenir le mouvement, cherchaient à frapper un coup qu’elles espéraient décisif. Et ce coup, c’est Félix Chottin lui-même, toujours aussi téméraire, qui va leur en offrir le prétexte.

     Rappelons que le pasteur-évangéliste cumule les tares aux yeux de l’administration impériale : « curé défroqué », il ne mérite aucune considération, d’autant qu’il a déjà été condamné à Tarsac comme « exalté, anarchiste, socialiste, républicain et adversaire du régime »! Sans se rendre compte du danger, Félix Chottin fait publier à Paris chez l’éditeur Brière un livre de controverse religieuse sous le titre de Manuel des aspirants à la Réforme. Comme nombre d’anciens prêtres de l’époque, il se montre très provocateur vis-à-vis du catholicisme. Félix Chottin prend plaisir à ciseler des formules choc : « depuis la promulgation du dogme de l’immaculée conception […Marie] n’est plus la quatrième, mais la première personne de la Sainte-Trinité » ou bien « le vin de messe n’est pas plus le sang de Christ que le cognac d’Elbeuf n’est le véritable cognac[2]« .

 Le couperet tombe

      La sanction ne tarde pas :  le 29 juillet 1855, la presse nationale, y compris les Archives du Christianisme, fait état de la condamnation du pasteur :

     « M. Brière, imprimeur à Paris, et Félix Chottin, pasteur à Elbeuf, ont été traduits devant le tribunal correctionnel de Paris, 6e chambre, sous la prévention d’outrage à la religion catholique et d’excitation à la haine et au mépris des citoyens contre les membres du clergé catholique ».

Suit le texte exact du jugement :

« Attendu que Brière, en publiant à Paris, en 1855, un ouvrage intitulé le Manuel des aspirants à la Réforme, a 1e outragé ou tourné en dérision la religion catholique… 2e, excité à la haine et au mépris des citoyens contre les membres du clergé catholique;

Que Chottin s’est rendu complice en fournissant à Brière le manuscrit:

Vu les articles 1, 6 et 10 de la loi du 25 mars 1822, 59 et 60 du code pénal;

Condamne Brière à trois mois de prison et 2000 fr. d’amende, et Chottin à 6 mois de prison et 2000 fr d’amende ; fixe à un an la durée de la contrainte par corps« .

     Les peines sont très lourdes. Les 2000 francs d’amende représentent deux ans de salaire pour le pasteur, plus de 40.000 euros aujourd’hui. S’il ne peut les rassembler, il devra rester un an sous les verrous, en sus de sa peine de six mois de prison ferme !

     Le jugement s’appuie sur une loi votée au plus fort de période noire de la Restauration, celle du 25 mars 1822 réprimant le blasphème et l’outrage à la religion[3]. Rappelons qu’une autre loi votée à cette époque, celle dite du sacrilège (janvier 1825) condamnait tout profanateur d’hosties à la vieille peine des parricides : décapitation après amputation du poing! Cette dernière loi ne fut jamais appliquée. Mais celle du 25 mars 1822 servit plusieurs fois contre des polémistes protestants, en particulier au début du Second Empire. Félix Chottin est une de ses victimes.

     L’historien André Encrevé, dans sa grande thèse sur les protestants français au milieu du XIXe siècle, remarque le silence assez général de la presse réformée d’alors sur cette affaire[4]. Les journaux protestants auraient « refusé de soutenir Chottin », le jugeant trop polémiste. Je vois pour ma part une raison supplémentaire à ce silence. Le pasteur d’Elbeuf, républicain passionné, n’avait pas manqué de glisser quelques piques contre la politique impériale et tout particulièrement le conflit qui se déroulait alors en Crimée : « la guerre continue et le commerce va mal, excepté, pourtant, celui des médailles« . Sur le fond, Félix Chottin avait raison, et on s’accorde aujourd’hui à voir dans la campagne de 1854-1856 contre la Russie, qui fit des centaines de milliers de victimes, l’exemple même d’une guerre aussi glorieuse qu’inutile. Mais cette opinion de Chottin tombe très mal pour les responsables luthériens et réformés français qui mènent alors une laborieuse négociation avec le régime impérial pour faire accepter le principe d’une aumônerie militaire protestante !

Un mal qui se transforme en bien…

     Le pasteur est donc resté détenu tout le deuxième semestre 1855. Sans doute a-t-il trouvé des donateurs pour l’aider à payer l’amende, car il sort de prison au début 1856.

     Le comité de la Société Centrale Protestante d’Évangélisation imagine une solution élégante pour assurer l’avenir du bouillant évangéliste. Il reçoit une bourse qui lui permet d’entamer un cursus pastoral à la faculté de théologie protestante de Strasbourg. L’avantage est double : Félix Chottin y apprendra une nécessaire pondération et il pourra jouir ensuite de la sécurité relative offerte par le statut officiel de ministre du culte.

     Pour les néo-protestants d’Elbeuf, le coup a été rude, d’autant que le poste reste un moment sans pasteur, car la Société Centrale ne trouve pas de candidat. Mais, dit le rapport de 1856, « Un des anciens élèves de notre école préparatoire s’est offert pour y passer ses vacances et même y rester plus longtemps« . Ce dernier constate que la condamnation du républicain Chottin a galvanisé l’enthousiasme des prolétaires d’Elbeuf : « Dans les conférences du jeudi soir, 4 à 500 auditeurs, la plupart ouvriers, se pressaient dans le temple. Aux services du dimanche, l’auditoire, considérablement accru, est régulièrement de 200 personnes attentives, sérieuses, bien disposées. Environ 30 familles entières, pendant ce temps, ont été non seulement détachées de l’Église romaine, mais attachées à l’Évangile du Salut par des convictions positives et sérieuses […] 22 nouveaux catéchumènes ont été reçus à la communion à la Pentecôte dernière[5]« 

     De son côté Félix Chottin soutient sa thèse en 1858. Il est nommé l’année suivante pasteur à Fresnoy-le-Grand (Aisne). La deuxième phase de son ministère protestant commence. Elle ne sera pas de tout repos non plus… (A suivre)

Jean-Yves Carluer


[1] Société Centrale Protestante d’Évangélisation, Rapport de 1855, pp. 16-17.

[2] Félix Chottin, Manuel des aspirants à la Réforme, Paris, 1855, p. 79.

[3] Alain Cabantous, Histoire du blasphème en Occident : fin XVIe-milieu XIXe siècle, Paris, Ed. Albin Michel, 1998

[4] André Encrevé, Protestants français au milieu du XIXe siècle : les réformés de 1848 à 1870, Paris et Genève, 1986, p. 874. L’auteur avait pu consulter le dossier individuel du pasteur Chottin aux Archives nationales, F19 10 095.

[5] Société centrale…, Rapport de 1856, pp. 22-23.

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