Sur les quais du Havre, automne 1834

     Nous avons présenté dans un article récent le pasteur David De Forest Ely, aumônier des marins américains au début du règne du roi Louis-Philippe. Parlant aussi bien l’anglais que le français, c’est un précieux observateur de la population maritime du Havre. Voici quelques extraits, traduits de son journal personnel. On y voit le quotidien d’un prédicateur confronté à la misère sociale, à l’alcoolisme et au relativisme religieux de ses contemporains.

Jean-Yves Carluer

« 23 octobre 1834. J’ai achevé la rédaction d’une lettre destinée à l’équipage du Rhône et je la leur ai laissée avec une provision de tracts et quelques livres. Un des marins les a réceptionnés et s’est engagé à les mettre de côté jusqu’à ce que le bateau soit en mer, et les ouvrir seulement alors. J’ai conversé avec plusieurs des hommes. Un d’entre eux était légèrement ivre et fort volubile sur la religion. Je lui ai dit que des individus comme lui étaient habituellement les pires d’un équipage et je l’ai exhorté à abandonner les liqueurs et à s’amender sur les autres aspects de sa vie. Je leur ai adressé ma lettre comme s’ils avaient été mes paroissiens. Elle comprenait des exhortations, des conseils, des avertissements et des admonestations. Que le seigneur bénisse ce texte pour le bien de leurs âmes !
25 octobre.      J’ai écrit une lettre à l’équipage de l’Utica que j’ai laissée à bord avec des tracts, etc. J’ai vu un marin conduit en prison par deux soldats. Le pauvre homme va sans doute découvrir ce qu’en coûte ce rappel à l’ordre.

Charlot marin, 1915.

Une représentation intemporelle de l’alcoolisme portuaire : « Charlot marin », film de 1915.

     26 octobre.      Après la réunion de l’après-midi j’ai fait la tournée des docks du commerce. J’y ai vu un marin qui essayait de ramener à bord un des ses compagnons complètement ivre. C’était un spectacle navrant, mais j’ai été content de voir les efforts assidus et persévérants, ainsi que les paroles judicieuses de celui qui était sobre pour empêcher l’autre de retourner en ville sur ce mauvais chemin. J’ai essayé de l’aider mais sans succès. L’alcoolisé était un brave et jeune marin, mais la boisson l’avait rendu brutal et mauvais. C’était essayer d’arrêter le vent que de tenter quelque chose en sa faveur. Continuant un peu plus loin, j’ai vu un l’agent de police conduire un marin au poste. Une femme vociférait des accusations à son côté. De l’autre, l’agent de ville le tenait au col. Le matelot essayait de répondre aux accusations de la femme le mieux qu’il pouvait avec les quelques mots français qu’il avait saisis depuis son arrivée. C’est certainement la boisson qu’il avait conduit dans ses difficultés.
Quand on avance le long des rues [du Havre], on est choqué et bouleversé à l’écoute des expressions vulgaires et profanes de la classe laborieuse. Pas après pas, on entend des jurons affreux et des expressions viles et abominables. Tout coeur sensible saigne continuellement devant la cruauté brutale exercée ici envers les animaux. Voici un des amusements dominicaux habituels : un lapin vivant est attaché à un piquet et les gens lui lancent des cailloux. Le but du jeu est de savoir qui l’aura atteint le plus souvent.
6 novembre.      Je suis sorti pour distribuer sur quelques navires qui venaient d’arriver des cartons d’invitation à notre chapelle. J’ai rencontré un groupe de marins, je les ai hélés en leur montrant notre chapelle et en les y invitant. Je leur ai laissé un mot d’infirmation et d’exhortation. J’ai constaté qu’on avait bien placé nos cartons dans le poste d’équipage des bateaux que j’ai visités. J’ai parlé avec un matelot du **. Je me suis aperçu que nous avions voyagé ensemble en 1822. Il certifie être religieux et pense qu’il y a eu beaucoup d’améliorations dans la vie des marins depuis que le mouvement Béthel est à l’oeuvre. Il ne croit pas, cependant, au message de l’Évangile : il pense que les tracts distribués aux marins leur sont à peu près incompréhensibles : « comme si les marins étaient fous et prêts à être terrorisés par de sombres histoires de feu de l’enfer, etc… ». Il me dit que ses parents étaient pieux et qu’il avait été élevé dans la foi. [… ].
J’ai rencontré un autre groupe de marins et je leurs ai parlé de notre salle de réunions en les y invitant. J’ai sollicité leurs souscriptions pour eux la construction de la nouvelle chapelle, mais sans grand succès.
23 novembre.      Dimanche. J’ai prêché le matin sur le texte : « Il n’y a pas un juste qui fasse le bien, pas même un seul ! ». J’ai essayé de montrer la nature du péché et d’en conclure que tous les hommes sont des coupables. J’ai hasardé un calcul montrant qu’un homme commet au moins 24 millions de péchés dans une vie normale. Je suis revenu au service de l’après-midi dans un esprit assez maussade et quelque peu découragé d’avoir eu aussi peu d’assistance le matin. Cependant, le Seigneur s’est plu à me fortifier et à m’encourager : il y avait l’après-midi plus d’auditeurs que jamais. Le local était plein et essentiellement de marins. Il m’a semblé alors que je pourrais offrir jusqu’à mon dernier souffle, si cela pouvait être le moyen d’amener des âmes à Christ.
15 décembre.      J’ai assisté à la réunion mensuelle de musique et chants pour marins.  Environ 30 personnes étaient présentes, pour moitié des gens de mer. A la sortie de la réunion, j’ai interpellé plusieurs marins près de la porte. Je les ai stoppés et nous avons conversé quelque temps. L’un d’entre eux était porté à chicaner, mais il a dit à la fin qu’il avait voulu autrefois devenir chrétien. J’essayais de lui montrer l’amertume de son coeur. Le groupe entra dans une taverne. Je les y suivis. Il y avait là une grande assistance de buveurs.
–      « Ah ! Je vois que vous prenez ce que vous appelez du réconfort ! », dit-il.
–      Je répondis : « Eh bien, dans quelque temps, j’espère que vous rechercherez un autre réconfort, un réconfort pour votre âme ! […] Bonsoir quand même ! » Et je disparus aussi rapidement que j’étais arrivé.
Lors de notre réunion de prière, j’ai exhorté l’assistance à intercéder pour la transformation et la conversion des tenanciers qui exploitent si souvent les marins, et pour que leurs agissements cessent. De même, que l’Esprit de Dieu puisse disposer les gens de mer à s’éveiller aux vraies réponses à leurs problèmes. Ce dernier sujet de prière est l’un de ceux qui devraient être, je pense, les plus persévérants. Ce serait si facile pour le grand gouverneur des âmes de toucher le coeur des fils de l’océan, pour les disposer à venir en foule partout où le drapeau Béthel est déployé !
19 décembre.      J’ai demandé à un jeune marin s’il avait réfléchi sur la religion ; il répondit qu’il y avait pensé quelquefois, qu’il était même venu à l’église, mais que les marins avaient tellement peu de temps… J’ai reconnu qu’il avait certainement beaucoup de choses à faire, mais je lui ai rappelé que son âme avait une telle valeur qu’elle nécessitait de relativiser toutes les autres choses jusqu’à ce qu’il ait trouvé le Salut. Si on est perdu, on l’est pour toujours. Hélas ! Que de multitudes, tant chez les marins que les terriens, n’ont pas de meilleure excuse pour négliger l’intérêt pour leur âme immortelle que cette simple expression : « je n’ai pas de temps ». Erreur fatale ! Quand un mourant gît sur son lit de mort et est rempli d’angoisse, il voudrait avoir plus de temps pour s’occuper de religion. Quand nous les retrouverons au jugement dernier, ils ne plaideront jamais qu’ils n’avaient pas eu de temps sur terre pour s’intéresser à leur Salut.
Après avoir obtenu la permission du procureur du roi, j’ai visité la prison du Havre. J’ai trouvé là deux marins. J’ai appris que c’est l’ivresse qui les avait amené là. L’un d’entre eux avait refusé d’obéir à son supérieur et avait proféré des insultes et des violences de langage ; l’autre avait refusé d’obtempérer à un fonctionnaire du port. Tous les deux avaient été à ce moment-là sous l’influence de boissons fortes. L’homme qui avait insulté son officier avait reçu ce poison même des mains de l’officier en question, qui avait distribué à ses hommes une plus large ration que d’habitude ! Quand donc les commandants apprendront-ils la sagesse et comprendront-ils leurs propres intérêts? J’ai conversé quelque temps avec cet homme qui me semble intelligent. Il m’a dit qu’il était autrefois alcoolique, mais qu’il s’était amendé. Quand je lui ai répliqué que son haleine sentait l’alcool, il parut surpris de ma constatation, et admit qu’il avait pris un verre le matin. Il reconnut ensuite que sa mauvaise conduite envers son officier était l’effet de la boisson. Comme je l’exhortais à se réformer et à devenir chrétien, il répondit qu’il avait essayé de changer de vie il y a bien longtemps, mais qu’il n’y avait pas réussi. Il semblait dire cela sincèrement, comme s’il avait lutté durement pour devenir sobre, mais que cela était impossible. J’ai imploré en mon esprit les saintes promesses de l’Évangile, et je lui ai répliqué que pour réussir, il fallait qu’il soit changé en une nouvelle créature par l’action du Saint-Esprit de Dieu. Je l’ai exhorté à rechercher cette transformation auprès de cette source de vie. Je lui ai promis de parler en sa faveur auprès de son capitaine.
L’autre homme, un brave jeune marin, avait bu dans une taverne et s’était interposé pour empêcher la police d’appréhender un de ses collègues pour l’amener en prison. Il paraissait vraiment contrit et désolé de sa faute : il me dit qu’il n’avait jamais été dans un tel lieu auparavant. Étant donné que c’était les liqueurs qui l’avaient amené dans sa situation, je l’ai exhorté à prendre l’engagement de plus toucher à l’alcool. J’ai voulu aussi lui parler d’une autre prison, celle du désespoir éternel, ainsi que de notre grand libérateur, Jésus.
J’ai offert des petits livrets à ces deux hommes. J’ai laissé celui qui était dépressif à son désespoir. Quand je suis sorti, j’ai donné un franc au gardien, cela facilitera mes futures visites(1) ».

David De Forest Ely

(A suivre)

1) The Sailor’s Magazine and Naval Journal, 1835, pp. 95-97.

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