Le Havre 1843-1854 : l’absence du pasteur Sawtell

La parenthèse américaine

     Le brillant aumônier des marins américains venait de réussir un pari fou : édifier au Havre une église neuve dont il célébra la dédicace le 27 novembre 1842. « Comme à Louisville [Kentucky, en 1835], écrit-il, je pensais alors : j’y resterai jusqu’à la fin de mes jours. Mais, hélas ! Des défis nouveaux et imprévus m’attendaient« [1].

     Elie Sawtell pouvait-il tenir en place ? Il faut dire qu’il était devenu en quelques années un pasteur très recherché. Ses multiples tournées de collecteur de fonds en Amérique et en Europe l’avaient fait connaître à de nombreux responsables d’œuvres qui multipliaient des propositions de collaboration. E. Sawtell était sollicité en particulier par un pasteur américain qu’il avait notamment croisé en France, Robert Baird. Ce dernier coordonnait les flux financiers d’aide à l’évangélisation protestante de l’Europe occidentale. Nous l’avons présenté dans un article récent. Robert Baird était jusque-là associé à Edward Norris Kirk, dont nous reparlerons puisqu’il a été le fondateur en 1857 de la première église américaine de Paris, rue de Berry. Mais le Rev. Kirk avait été sollicité pour prendre en charge la prestigieuse paroisse de Mount Vernon Church à Boston[2]. Tous ces hommes étaient ce que nous appellerions aujourd’hui des prédicateurs de Réveil, profondément influencés par la théologie de Charles Finney ainsi que par son programme social qui associait la lutte contre l’esclavage et l’alcoolisme à la promotion de systèmes éducatifs.

     Robert Baird, secrétaire de la Foreign Evangelical Society cherchait donc un associé dans l’urgence. Il leur fallait être deux : quand l’un était en Amérique, l’autre parcourait l’Europe. Robert Baird plaida avec insistance auprès d’Elie Sawtell. Il avait des qualifications incontestables pour le poste : « sept années de résidence en France et une excellente connaissance des usages européens« [3].

    Pour mieux le convaincre, R. Baird proposa donc à E.N. Sawtell de l’accompagner pendant une tournée en Europe qui l’amena de Belgique en Italie en passant par la Suisse au cours de l’été 1843. Il insista sur l’importance stratégique du poste qui lui serait confié comme secrétaire financier : il élargirait son ministère à toute une partie du continent. Dans ses mémoires, Elie N. Sawtell évoque d’autres motivations très concrètes : « La facilité avec laquelle j’avais collecté les sommes pour la construction de la chapelle attirèrent l’attention de quelques-unes de nos sociétés nationales et je fus pressé de toutes parts pour entrer dans ce qui était considéré comme un champ plus vaste encore. Leur raisonnement était celui-là : s’il a réussi à obtenir 10.000 dollars en aussi peu de temps en faveur d’un objectif somme toute local, quel montant ne pourrait-il pas collecter en faveur d’une institution dont le champ d’action était le monde ? ».

Directeur financier d’œuvre missionnaire…

Couverture du mensuel de nouvelles de l'American And Foreign Christian Union dont E. Sawtell fut directeur financier. Le passage biblique cité est "L'Amour de Christ nous presse".

Couverture du mensuel de nouvelles de l’American And Foreign Christian Union dont E. Sawtell fut directeur financier. Le passage biblique cité est « L’Amour de Christ nous presse ».

    E. Sawtell accepta finalement ce nouveau ministère. Il devrait certes quitter La France avec sa famille, mais de son nouveau poste, au sein d’une organisation beaucoup plus puissante que la Mission des marins de New-York, il pourrait mieux pérenniser le soutien financier au travail du Havre. Il avait reçu des assurances en ce sens. Le Rev. Ezra Eastman Adams accepta de reprendre la suite de l’œuvre portuaire, où il avait déjà été bien apprécié.

    « Le 16 octobre 1843 je traversais l’épreuve du déchirement affectif de la séparation d’amis très chers qui pleuraient ainsi que d’enfants spirituels inconsolables, pour me diriger vers les côtes du Nouveau Monde […] J’entrais dans un champ de travail qui mobilisa toutes mon énergie pendant sept années ».

    Nous n’entrerons pas dans les détails du travail d’Elie Sawtell au sein de la Foreign Evangelical Society. Retenons simplement qu’il assura le soutien financier d’une quarantaine de colporteurs et d’évangélistes en France et qu’il contribua à poser les jalons de l’évangélisation de l’Italie. Il n’oublia pas de faire voter par son comité des aides à la chapelle du Havre et boucla le montage financier qui permit d’établir de nouveau un poste d’aumônier des marins à Marseille.

    Tout semblait aller pour le mieux pour Elie Sawtell. Sa famille s’agrandissait. Le pasteur avait simplement oublié la fragilité de sa santé. N’oublions pas qu’il était venu une première fois au Havre parce qu’il ne pouvait pas supporter le climat continental des Etats-Unis. Peut-être souffrait-il de fièvres comme la malaria. Atteint dans sa santé, il donna sa démission le premier mai 1850 à L‘American and Foreign Christian Union qui avait pris la suite de la Foreign Evangelical Society.

    « Quand mes forces ont commencé à s’affaiblir, écrit-il, et qu’il est apparu que mes cordes vocales présentaient les symptômes indéniables de surmenage, je fus poussé à entrer dans un nouveau service où l’on pensa que mes forces et ma voix pourraient se renouveler et ma vie se prolonger : c’était la fondation d’écoles normales pour l’éducation des jeunes filles« .

 Pasteur et pédagogue…

Le premier collège de jeunes-filles de Cleveland. Photographie vers 1860.

Le premier collège de jeunes-filles de Cleveland. Photographie vers 1860.

     Un nouveau projet l’attendait effectivement. Le rapport annuel de l‘American and Foreign Christian Union nous le confirme: « M. Sawtell, prenant en compte sa famille très nombreuse et son nécessaire soutien, a décidé d’ouvrir un établissement scolaire pour jeunes-filles à Cleveland (Ohio) et d’en assurer la direction tout en prêchant l’Évangile dans les environs« [4].

     Le pasteur rassembla un comité comprenant d’éminents entrepreneurs de Cleveland chargé de trouver 50.000 dollars pour financer et mettre en place une institution considérée aujourd’hui comme un établissement pionnier de l’éducation féminine aux USA. L’établissement ouvrit ses portes le 20 mai 1854 pour accueillir une première promotion de 120 élèves. C’était un autre des rêves du pasteur qui s’accomplissait. Une rue de Cleveland porte aujourd’hui son nom.

Le Cleveland Female Seminary. Gravure de présentation vers 1870. On remarquera, à la vue des jeunes filles chevauchant, montées en amazone dans le parc, que cette gravure s'adresse à des milieux aisés...

Le Cleveland Female Seminary. Gravure de présentation vers 1870. On remarquera, à la vue des jeunes filles chevauchant, montées en amazone dans le parc, que cette gravure s’adresse à des milieux aisés…

     Le lecteur qui connaît maintenant un peu mieux Elie Sawtell se doute bien que notre homme ne pouvait pas rester longtemps assis dans un fauteuil directorial qui sentait bon le cuir neuf. Il lui fallait trouver un autre défi.

    Un appel justement, venait de traverser l’Atlantique, celui de son ancienne oeuvre des marins. Le pasteur Adams avait quitté Le Havre pour prendre en charge une Église à Nashua (New-Hampshire), et l’œuvre mère de New-York n’avait pas réussi à le remplacer[5].

    « Au moment où je menais à bout la réalisation d’un de ces collèges, j’appris que cette œuvre de ma chair au Havre était désertée et laissée comme orpheline. Des tourments comparables à ceux d’un père pour son enfant ont pris possession de mon cœur, alors qu’au même moment j’avais besoin pour ma santé de l’air revigorant de la France et que je ressentais l’envie de prêcher directement l’Évangile. Tous les indices semblaient pointer la même direction. La question ne pouvait être résolue que par mon retour sur mon ancien champ de travail. Je me suis donc embarqué une fois de plus pour l’Europe le 25 décembre 1854« [6].

 (A suivre)

 Jean-Yves Carluer

[1] Elie N Sawtell, Treasured Moments, p. 93

[2] Parmi ses paroissiens se trouvait un jeune-homme qui venait de se convertir : Dwight L Moody

[3] Foreign Evangelical Society, Rapport de 1843, p. 41.

[4] American and Foreign Christian Union, Rapport de 1850, p. 369.

[5] Seamen’s Magazine, 1853, p. 21.

[6] Elie N. Sawtell, Treasured Moments, p. 95

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