Bible et mixité

1826 : les « associations bibliques de jeunes gens non mariés… »

    A partir de 1825, des dizaines de nouvelles sociétés bibliques locales se créent chaque année. L’exceptionnel élan associatif initié par les notables protestants parisiens se traduit dans les paroisses les plus reculées par la création d’associations locales qui se spécialisent volontiers selon les sexes, les professions, les quartiers…

     Mais les créations les plus étonnantes se situent en Seine-et-Marne, au cœur de la Brie protestante ou quelques paroisses rurales isolées avaient subsisté autour de Meaux.

     En ce début du XIXe siècle, il était admis dans la haute société catholique que les jeunes filles devaient être éduquées dans quelque couvent jusqu’au jour de leur mariage. Et, dans tous les milieux, les parents veillaient à ce que les demoiselles ne se joignent pas aux compagnies de garçons. C’était un impératif moral.

    Et voici qu’à Meaux, le pasteur Alfred Sabonadière met en place en 1826, dans les paroisses du consistoire dont il est le président, des « Associations bibliques des jeunes gens non mariés des deux sexes » !

    L’idée en est tellement révolutionnaire qu’il faudra attendre une ou deux générations pour revoir des groupes de jeunes mixtes au sein du protestantisme français, et encore, pas officiellement ! Quant aux catholiques, j’en connais d’un certain âge qui se souviennent avec émotion de la révolution qu’avait représenté pour eux la création de la JAC (jeunesse agricole chrétienne).

    Venons-en aux faits.

    Les « Associations des jeunes gens non mariés des deux sexes » apparaissent officiellement pour la première fois dans le rapport de la Société Biblique Protestante de Paris pour l’année 1826. Elles constituent des branches de la Société auxiliaire de Meaux. Le rapport en cite quatre, rattachées aux paroisses de ce consistoire[1].

    Le comité des jeunes gens de l’Église du chef-lieu comprend 7 filles et 5 garçons, dont le président Jean-Martin Destouches et le vice-président, un certain Cart qui est aussi maître d’école. Le poste le plus élevé confié à une demoiselle, Françoise Gaffet, est celui de secrétaire. Toutes les autres ne sont qu’assesseurs. Visiblement, nos « révolutionnaires » n’ont pas voulu exagérer !

    Une autre association mixte de jeunes s’est créée également dans la paroisse de Quincy, mais les rapports n’en mentionnent pas le comité, ce qui signifie sans doute que son existence est très discrète.

Saint-Denis-les-Rebais temple

Le temple et l’école de Saint-Denis-Les-Rebais (lieu-dit Mazagran) vers 1900

    A Saint-Denis-Les-Rebais, par contre, le comité local comprend 7 garçons et 6 filles, sous la présidence de Louis Alexandre David Jolly. Cette fois, c’est une demoiselle qui est trésorière, Virginie Jolly. Les parents Jolly sont des propriétaires, engagés dans le mouvement biblique.

    A Monneaux (dans l’Aisne), ce sont 6 garçons et 6 filles. Cette fois, si le président, Daniel Huot, est un bien un garçon, Éléanore Poupart et Élisabeth Dupuis sont respectivement secrétaire et trésorière.

    Je suppose que cette présentation a dû faire se froncer quelques sourcils lors de la lecture d’un rapport distribué dans toute la France à plusieurs milliers d’exemplaires.

    Il faudrait creuser dans les archives protestantes locales pour en savoir plus, chose que je n’ai pas le temps de faire mais dont je propose l’idée à quelque historien local. J’avance juste ici quelques remarques pour essayer d’expliquer cette brutale explosion de mixité.

    La première piste est celle du président de la Société biblique Auxiliaire de Meaux qui a validé la création de ces associations. Il s’agit du marquis de Jaucourt en personne, qui possède une résidence non loin de là, près de Tournan. Pair de France, ancien ministre, il est aussi à la tête de toute la pyramide des sociétés bibliques du pays. Il a donc l’autorité nécessaire pour innover et surtout le faire connaître.

    La deuxième piste est celle du pasteur de Meaux et de toutes ces paroisses, Alfred Sabonadière. Rien n’a pu se faire sans lui, et je penserais même qu’il est à l’origine de l’initiative. Ce qui m’y fait penser, c’est qu’Alfred Sabonadière (1791-1838) est une personnalité très originale du corps pastoral français. Il est né à Nîmes, fils d’un pasteur qui exerça ensuite son ministère à Caen. Alfred Sabonadière a longuement séjourné à Guernesey où il a été formé au pastorat. Il est ordonné diacre du diocèse de Winchester en 1821 puis a été nommé curate, c’est-à-dire vicaire du doyen anglican de l’ile de Guernesey dont il a épousé la fille, Sophia Durand. Cette même Sophia préside pour sa part en 1826 la Société biblique de femmes de Meaux. Signalons que les enfants du couple sont retournés à Guernesey après la mort prématurée d’Alfred Sabonadière en 1838 et y ont fait souche. Un des garçons a fait des études pour devenir pasteur anglican.

     C’est dire qu’Alfred Sabonadière est plus « Church of England » que réformé, ce qui n’échappe pas à ses collègues et lui vaut d’ailleurs une solide polémique dans les colonnes des Archives du Christianisme en avril-mai 1828[2]. Le pasteur avait cru bon de faire inaugurer le temple de Nanteuil-Les-Meaux par un évêque anglican, scandale bien plus grand encore que celui de la création des associations bibliques mixtes de jeunes gens ! J’aurais donc tendance à penser que cette dernière initiative est directement inspirée d’usages sociétaux britanniques beaucoup plus libres que leurs homologues hexagonaux.

Suzanne et Louis…

     Restent encore deux questions : Quels étaient les objectifs et les activités de ces associations bibliques mixtes ? Probablement les mêmes que ceux des autres groupements de jeunes, à savoir visiter les familles pour proposer l’achat de Bibles et rassembler des cotisations pour offrir des Bibles de mariages. Gageons que nos célibataires en ont été particulièrement motivés.

    La dernière question est celle que tout le monde se pose : Cette sociabilité de jeunesse s’est-elle justement traduite par des mariages ultérieurs ? J’avoue ne pas avoir résisté à la curiosité et j’ai juste effectué un sondage rapide dans les Archives de l’État civil de Seine-et-Marne, documents qui sont fort opportunément en ligne. Pour être efficace, je me suis intéressé à la petite commune de Saint-Denis-les-Rebais (256 protestants en 1850). Comme tous les isolats huguenots de la France du Nord, elle est formée de familles paysannes liées entre elles par de multiples liens de cousinage, avec peu de patronymes : Jolly, Bonnefoi, Ducorbier, Lemaire, Cordelier, Martin… Cela complique un peu l’identification, rendue cependant possible par l’usage de plusieurs prénoms successifs. De cette consultation forcément lacunaire, car il faudrait interroger les communes protestantes des environs, je tire quelques conclusions :

– Nos jeunes célibataires se sont mariés, mais pas beaucoup à l’intérieur du groupe associatif. La trésorière a convolé à la fin de cette même année, le président a attendu l’année suivante.

– Citons le nom des époux qui se sont croisés dans l’association biblique : Louis-David Ducorbier et Suzanne-Rosalie Jolly, qui s’unissent bien des années plus tard.

    Contrairement aux usages anglais, la pratique du mariage tardif était fortement ancrée en France !

 Jean-Yves Carluer

[1] Société Biblique Protestante de Paris, Rapports annuels de 1826, p. 148, et 1827, p. 155-156.

[2] Les Archives du Christianisme, 1828, p. 218-232.

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2 réponses à Bible et mixité

  1. Je suis intéressé par la famille Sabonadière. Le deuxième fils de Alfred Francis planté du café sur Delta plantation du Baron Delmar dans Pussellawa, Sri Lanka. Après la mort du baron, il a continué à travailler pour Mme Emily de la Rochefoucauld, le baron de neice et sa fille adoptive. Il a ensuite fondé Sabonadière & Co, qui était plus grande maison d’agence (agents des gestion et commerce pour les plantations) du Sri Lanka. L’entreprise a fait faillite dans le sillage de la blight du café, mais a été repris et relancé par son subordonné, H Cumberbatch (un ancêtre colateral de l’acteur Benedict Cumberbatch), et est devenu le moderne Sri Lanka société trans-nationale Carson Cumberbatch PLC.
    Troisième fils d’Alfred était l’auteur de « La Planteur de café à Ceylan », qui a remplacé « Le Planteur de café de Saint-Domingue », de PJ Laborie comme la bible du planteur de café. Il est mort en Jamaïque, où il possédait une plantation de café.
    Selon mes informations, Alfred (Cary Charles Alfred Marie Louise Jean Antoine) Sabonadière est né à Londres, où son père (né à Nîmes) Jean Scipion Sabonadière était un curé.
    Excuser mon mauvais français, s’il vous plaît.

    • Un grand merci pour toutes ces informations qui confirment que la famille Sabonadière s’était établie au Royaume Uni et dans les territoires de son empire après le décès du pasteur.

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