Évangéliser les Gitans en 1838

Premières tentatives dans les Pyrénées…

     La Mission évangélique Tzigane est aujourd’hui une des premières composantes des protestantismes français ou espagnols. Elle concerne près de la moitié de la communauté des Gens du voyage de notre pays.

    Développée sous la conduite du pasteur Clément Le Cossec, elle est née de la rencontre, il y a un peu plus de 60 ans seulement, d’un groupe de Manouches et de l’évangéliste pentecôtiste Alfred Gichtenaere.

     Il y a longtemps déjà, sous le règne du roi Louis-Philippe, quelques protestants bénévoles avaient senti que ces communautés isolées et pauvres mais à forte identité étaient dans l’attente de la simplicité de la foi apportée par l’élan du Réveil.

    Le récit qui suit a été présenté à une des premières assemblées annuelles de la Société Évangélique de France par un jeune pasteur appelé à une brillante carrière d’évangélisation des Pyrénées et de l’Espagne, Joseph Nogaret. Les évangélistes bénévoles cités sont encore anonymes dans l’état actuel de nos recherches.

Vincent Van Gogh, "Campement de Bohémiens" près d'Arles, 1888. Musée d'Orsay. Image Wikicommons.

Vincent Van Gogh, « Campement de Bohémiens » près d’Arles, 1888. Musée d’Orsay. Image Wikicommons.

    « La Société auxiliaire d’Orthez nous prie instamment de nous occuper de l’évangélisation des Gitanos où « Bohémiens  » qui habitent en assez grand nombre les endroits les plus reculés du Pays basque […] Afin de nous encourager à entreprendre cette mission, un chrétien offre de nous faire l’abandon d’une métairie qu’il possède dans la partie du pays basque la plus rapprochée des bois habités par les Bohémiens, pour y placer un agriculteur et un instituteur chargés d’éclairer ces pauvres Gitanos sur leurs intérêts éternels et temporels. Vous comprendrez, Messieurs, toute l’importance de l’œuvre qui nous est proposée, par le récit suivant fait par deux membres du comité d’Orthez :

     Le 23 août, écrivent ces amis, nous partîmes de Salies, pour nous rendre dans le Pays basque à la recherche de quelques Bohémiens. Après d’assez grandes difficultés et beaucoup de fatigue, nous atteignîmes, vers cinq heures du soir, le bois de Maherin, où l’on nous avait dit que nous rencontrerions ceux que nous voulions voir. En effet, nous aperçûmes de petites baraques, ayant environ huit pieds de large et autant de haut. Etant entrés dans l’une de ces huttes, nous trouvâmes un jeune homme assis sur la terre et occupé à raccommoder un sac en peau servant au transport des objets prohibés, tels que sucre, tabac et café. Toute l’industrie des Bohémiens est la contrebande. Ce jeune homme avait un fusil de munition[1] attaché derrière le dos. Non loin de lui, une jeune femme, sa compagne sans doute, faisait cuire sur les charbons un gâteau de maïs que deux petits enfants attendaient avec un air d’impatience. Nous les saluâmes en basque ; ils nous répondirent avec un air de surprise ; leurs regards semblaient nous dire : qui vous a permis de nous visiter ? Mais l’expression farouche de leur figure ne nous intimida pas ; nous savions que nous étions sous la protection de notre Bon Maître. Nous leur demandâmes, toujours dans le même langage, s’ils parlaient français ; ils nous dirent qu’ils ne savaient que le basque.

– Va chercher « Gracieuse », dit la Bohémienne à son mari.

– Non seulement « Gracieuse », répliquai-je, mais tous les Bohémiens que vous pourrez réunir.

     Le mari prit la course et revint bientôt, accompagné de plusieurs hommes qui avaient peine a se remettre, tant ils avaient couru vite, s’imaginant sans doute devoir porter du secours à la famille au milieu de laquelle nous nous trouvions; aucun d’eux n’entra dans la baraque; ils se placèrent en face de la porte, formant une haie, afin de nous fermer le passage. Tous nous parurent très décidés ; mais, sans leur donner le temps de trop réfléchir, je demandai lequel d’entre eux parlait français. Le plus âgé (il paraissait avoir près de cinquante ans) franchit le seuil de la porte et me dit en basque :

-Non seulement français, mais vous pouvez parler gascon ou espagnol, n’importe, nous sommes prêts à vous répondre en toute chose.

– Eh bien, lui dis-je, en le prenant par le bras, j’ai à vous parler de choses importantes, et, le tirant vers moi, j’ajoutai : entrez et asseyons-nous.

    Il y avait une seule chaise et un petit tabouret en bois; je m’assis sur la chaise et lui fis signe de prendre le tabouret. Alors je lui expliquai le but de notre voyage ; je lui parlai du désir que quelques serviteurs de Dieu avaient de travailler au bonheur temporel et surtout au bonheur éternel des Bohémiens du pays basque.

– Pensez-vous, s’écria le Bohémien avec force, que nous ne connaissions point Dieu ?

– Vous pouvez le connaître comme un Dieu redoutable ; mais nous désirons vous le faire connaître comme un Dieu d’amour.

Je leur annonçai alors avec effusion de coeur la bonne nouvelle du Salut : pendant mon petit discours, l’un d’eux m’interrompit en s’écriant :

– Hélas ! nous sommes de bien plus grands pécheurs que vous.

– Oui, c’est bien vrai, reprirent les autres, nous devons être plus difficilement pardonnés que vous.

– Détrompez-vous, mes amis, répliquai-je ; si vous allez à Jésus, qui est la source du pardon, comme nous, vous serez reçus en grâce ; puis je leur dis :

– Si un instituteur-évangéliste venait parmi vous, pour vous apprendre à lire la Parole de Dieu et à connaître l’auteur de cette Parole, le recevriez-vous bien? Lui confieriez-vous vos enfants, et iriez-vous vous-mêmes prendre instruction de lui ?

    Le plus âgé des Bohémiens me répondit :

– Oui, assurément, nous ne demandons pas mieux ; qu’il vienne et il sera le bien reçu.

– Je désire, ajoutai-je, que tous s’expliquent et me donnent une réponse individuelle.

    Tous se mirent alors à crier : Oui, oui, Monsieur ! L’orateur bohémien reprit la parole et leur expliqua bien ma proposition; lorsqu’il se tut, tous s’écrièrent encore : Nous le désirons, nous le désirons !

    Pendant que cet entretien avait lieu entre les hommes et nous, les femmes, qui se tenaient dehors, manifestaient de leur côté leur grand contentement, et nous pûmes nous convaincre que tous ces pauvres gens regarderont comme un grand bienfait l’instruction qu’on pourra leur donner. Ils nous ont promis d’engager d’autres Bohémiens, qui sont sans résidence fixe et qui passent les nuits au milieu des bois, n’ayant d’autre abri que les arbres, même dans les temps de neige, à venir s’établir auprès de l’évangéliste qui leur serait envoyé. Au moment de quitter ceux qui nous entouraient, nous embrassâmes plusieurs de leurs enfants, et tous les Bohémiens nous prirent les mains avec beaucoup d’affection, en nous recommandant de ne pas tarder à revenir avec l’instituteur[2]« .

    Conscient de l’importance de ce projet d’évangélisation, Joseph Nogaret (1811-1890) insista sur l’importance de cette « mission très difficile[3]« . Mais ce fut en vain. Il est vrai que les moyens matériels et humains manquaient cruellement en cette fin des années 1830 où des portes semblaient partout s’ouvrir à la diffusion de la foi évangélique. Le témoignage protestant en Pays basque était singulièrement compliqué : Il était difficile de trouver des évangélistes ou des colporteurs parlant les dialectes locaux. Même si la Société Biblique de Londres avait repris l’édition d’une version ancienne de la Bible, tout autre littérature protestante faisait cruellement défaut. Les obstacles politiques et administratifs se conjuguaient pour décourager les meilleures volontés. L’évangélisation protestante du peuple gitan n’avait pas pu se développer en ce temps-là…

 Jean-Yves Carluer

[1] Fusil de guerre de fort calibre.

[2] Société Évangélique de France, Rapport annuel, 1839, p. 30-32.

[3] Idem, p. 54.

Ce contenu a été publié dans Histoire, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *