Le temps des collecteurs bibliques (3)

Avec les collecteurs bénévoles de Paris…

    L’initiateur des associations d’ouvriers et artisans protestants de Paris, bientôt qualifié de « doyen », a été George Schmidt. Ce dernier ne tarde pas à rentrer dans son pays natal, en Bavière, près de Bayreuth. Il est alors remplacé au poste de syndic par le tailleur Jean-Philippe Schmidt. Parmi les fondateurs et premiers membres du bureau, citons également l’alsacien Valentin Bührel, ancien maître sellier.

    L’association a établi des trésoriers de quartier, chargés de superviser localement les sommes recueillies qui montent bientôt à plusieurs milliers de francs. Ces trésoriers appartiennent à la bourgeoisie : le négociant Frédéric Daler, rue Martel, pour le quartier Porte Saint Denis, un certain Habert, receveur des rentes, place Baudoyer à Saint-Gervais, dans le Marais, l’ancien pharmacien Le Clerc, rue de l’Arbre sec, près du Louvre, et un sellier-carrossier nommé Louis, rue de Grenelle, sur la rive gauche.

    La première liste connue de collecteurs, établie en 1824, comprend 29 membres. Les consonances germaniques prédominent, au nombre d’une vingtaine. Luthériens et Réformés collaborent dans les mêmes associations.

    « Le bureau a trouvé moins d’empressement pour la cause biblique parmi les ouvriers protestants d’origine française, que parmi ceux originairement alsaciens ou d’outre-Rhin« . Frédéric Monod en cherchait la cause dans les traumatismes successifs subis par les réformés francophones[1] : persécution, fermeture des temples… Il semble plutôt que la raison en soit simplement démographique. Les ouvriers protestants de langue allemande sont en effet très nombreux à Paris en ce début du XIXe siècle. Le fort courant migratoire qui pousse vers la capitale tant des Alsaciens que leurs voisins des pays rhénans n’a pas faibli depuis l’Ancien Régime. Bernard Vogler en a montré toute l’importance sur le plan religieux et Janine Driancourt-Girod en a fait le sujet de son étude sur les luthériens de Paris[2]. Beaucoup de ces ouvriers rhénans habitent le quartier du Faubourg Saint-Antoine, où il exercent leur habileté dans les métiers du luxe comme l’ébénisterie, l’horlogerie et la confection… Certains ont fait fortune comme Oeben ou Rieseler, mais la plupart travaillent à façon et peuvent basculer à tout moment dans une extrême pauvreté. Leur quartier est celui des famines et des révolutions. Ces protestants germanophones avaient bénéficié au XVIIIe siècle d’une certaine protection religieuse puisqu’ils pouvaient se rattacher aux chapelles des ambassades des pays scandinaves alliés de la France.

    Napoléon leur affecte comme paroisse en 1809 le temple de la Rue des Billettes. C’est justement là que se tiennent les réunions préparatoires à la fondation de la Société Biblique de Paris.

Temple Rue Titon

Le temple de Bon Secours (20, rue Titon, 75011 Paris)

    Les Alsaciens de condition modeste qui s’installent après la Révolution dans la capitale se sentent mal à l’aise dans la paroisse des Billettes. Leurs logements en sont de plus en plus éloignés. La tentation est grande pour eux de copier les autres prolétaires parisiens, y compris dans le recours généralisé au concubinage, et d’abandonner toute pratique religieuse. C’est dire l’enjeu du regroupement de ces luthériens autour de nouveaux temples, comme celui qui est édifié en 1854 rue Titon pour former la paroisse de Bon-Secours. Les collecteurs bibliques bénévoles des années 1820 ont assuré à cet égard un ministère méconnu mais fondamental. En partant à la recherche des protestants oublieux de leur foi, en leur proposant la Bible, en les visitant régulièrement, ils ont joué à Paris exactement le rôle qui sera plus tard celui des colporteurs évangéliques dans les campagnes françaises.

     Les premiers collecteurs sont surtout des tailleurs (9) et des artisans du cuir (5), mais on trouve également un horloger, deux employés, un dessinateur, un poêlier, un tourneur, un ébéniste et un fabricant de couvertures. Au fil des années l’éventail des professions a eu tendance à s’élargir, s’étendant notamment aux ébénistes, facteurs d’instruments de musique ou simples commerçants. Les rapports ne manquent pas de préciser également la présence d’un instituteur, diacre de l’Église réformée.

A la recherche des coreligionnaires oublieux…

    La première tâche d’un collecteur bénévole est de susciter l’intérêt pour le Livre en faisant la tournée des foyers protestants pour garnir son carnet de souscription. Il leur faut en effet convaincre des chefs de famille de s’engager dans l’achat d’une Bible par petits paiements réguliers que les bénévoles passeront désormais recueillir. Les collecteurs doivent d’abord être persuasifs et susciter l’enthousiasme. Ils disposent aussi d’un argument très concret. Les éditions des Sociétés bibliques sont incontestablement les gros livres les moins onéreux de l’époque malgré leur prix encore élevé.

    Pour trouver leurs coreligionnaires, les collecteurs peuvent demander des adresses aux diacres et anciens des Églises. Les plus chanceux d’entre eux partent « avec des listes et des cartes« . Mais les paroisses sont loin de recenser tous les luthériens ou réformés.

    L’objectif ultime est de toucher ceux qui sont en voie de déchristianisation. Alors, on fait appel au réseau des connaissances, collègues de travail ou compatriotes connus. Cela suppose parfois de traverser Paris. Voici, par exemple, un « père de famille, simple ouvrier, ne gagnant qu’une faible journée, et qui a régulièrement récolté les offrandes hebdomadaires ou mensuelles pour lesquelles ses amis, peu fortunés comme lui, se sont fait inscrire sur son carnet et qui demeurent la plupart dans des quartiers fort éloignés, opposés au sien. Souvent le désir de faire les recettes avec exactitude l’a porté à employer à cette bonne œuvre les heures du dimanche qu’il eut pu donner au repos[3]… »

    La recherche de nouveaux souscripteurs n’est pas toujours couronnée de succès. « Venez et voyez ! », dirons-nous à nos collecteurs, qui seraient quelquefois tentés de désespérer de leurs succès, quand chacune de leurs tournées bibliques n’est pas payée par une souscription« [4]. Il est vrai, fait-on remarquer dès les premiers rapports annuels, que « quelques-uns de nos collègues, découragés par leur peu de succès, ont donné leur démission« [5].

(A suivre)

Jean-Yves Carluer

[1] Rapport annuel de la Société Biblique Protestante de Paris, 1825, p. 119.

[2] Janine Driancourt-Girod, L’insolite histoire des luthériens de Paris, Albin Michel, 2000.

[3] Idem, 1825, p. 106.

[4] Ibidem, 1827, p. 59.

[5] Ibidem, 1825, p. 109.

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