William Arthur (1819-1901)

1848 : Un pasteur parisien précurseur du pentecôtisme

    A quoi pensait le pasteur William Arthur (1819-1901), en ces sanglantes Journées de juin 1848 à Paris, alors que des milliers d’insurgés tombaient sur les barricades ? Il relate qu’il se trouvait alors au cœur même de la capitale, essayant d’exhorter ce dimanche-là sa petite congrégation méthodiste au milieu du vacarme. Elle ne comptait que quelques dizaines de personnes, et, en ces jours terribles, elle se réduisait encore. Il n’avait guère autour de lui que les femmes : bien des hommes avaient été requis pour les combats[1].

William Arthur 1819-1901

William Arthur (1819-1901) en 1856

    William Arthur était environné du bruit et des feux des canons. Mais sa foi l’amenait à considérer, au-delà de cette artillerie qui détruisait des immeubles entiers du côté des faubourgs, une puissance de Dieu encore plus grande, et qui allait bouleverser la terre, celle de la Langue de Feu. Une poignée d’années plus tard, il fit de cette vision un livre. Il l’appela The Tongue of Fire[2]. Cet ouvrage devint un ouvrage à l’influence durable, objet de nombreuses éditions, traduit dans plusieurs langues dont le français, et publié chez nous en 1864 sous le titre La langue de feu.

    On associe habituellement la naissance du pentecôtisme aux deux « effusions de l’Esprit » intervenues respectivement le 1er janvier 1901 à Topeka (Kansas) et le 14 avril 1906 à Los Angeles (Californie). Mais le développement de ce qui est devenu un pôle majeur du Christianisme d’aujourd’hui n’aurait pas pu se faire sans une élaboration théologique progressive construite initialement à partir de la spiritualité méthodiste. L’étude de référence reste à cet égard l’ouvrage devenu classique de Donald W. Dayton, Theological Roots of Pentecostalism[3].

    Le principe d’une « seconde bénédiction » avait été défini dès 1764 par le fondateur du Méthodisme, John Wesley (1703-1791). Le terme de Baptême dans l’Esprit commença à être utilisé dès la fin du XVIIIe siècle, mais dans une perspective chère aux disciples de Wesley, celle d’une sainteté du croyant, saisie par la foi et mise en œuvre dès ici-bas.

    Les choses évoluèrent à partir de la Révolution française et des guerres de l’Empire napoléonien. La violence même de cette époque amena un certain nombre de pasteurs à penser que le monde entrait dans une phase nouvelle de son histoire. Il fallait peut-être aussi remettre en question la doctrine habituelle qui voulait que les dons spirituels se soient éteints avec le temps de l’Église primitive. Ce cessationisme était-il toujours pertinent alors que l’on semblait s’acheminer progressivement vers des « temps de la Fin », ceux-là même dont parlait le prophète Joël en les associant au retour des miracles dans les communautés des croyants ?

    Une première tentative de revenir aux pratiques de l’Église primitive, tentée par Edward Irving (1792-1834)  se solda bientôt par un échec. Mais l’attente d’une seconde bénédiction devint plus que jamais d’actualité, spécialement chez les Méthodistes et des Presbytériens comme Charles Finney.

    La principale évolution date du milieu du XIXe siècle, période absolument cruciale. D’un côté les milieux évangéliques sont ébranlés dans leur foi par ce que la science leur présente comme des certitudes : la critique textuelle de la Bible ou les théories de Darwin. D’un autre côté éclate en 1857-1859 un Réveil international d’une ampleur inédite. La recomposition du paysage protestant qui s’en suivit a fait dire à des historiens comme Edwin Orr[4] et David Bebbington[5] que l’on passait à cette époque d’une première à une deuxième phase du Réveil évangélique.

    L’ouvrage de William Arthur s’inscrit dans une évolution déjà sensible à son époque, celle d’une référence toujours plus grande faite à la Pentecôte, à la terminologie charismatique et au Ministère du Saint-Esprit. Mais le livre se focalise sur une idée fondamentale : la seconde bénédiction promise n’est pas seulement une promesse de sainteté, elle est d’abord un revêtement de puissance qui se manifeste immédiatement et surnaturellement dans l’impact du témoignage de chaque croyant.

    William Arthur naquit le 3 février 1819 dans le comté d’Antrim, en Irlande, au sein d’une famille d’ascendance écossaise. Appelé très jeune au ministère, il reçut une formation au Wesleyan Institute de Londres. Il part le 15 avril 1839 comme missionnaire en Inde, près de Mysore. Son intelligence et son talent oratoire sont vite reconnus. Il travaille avec succès à Gubbi, au Nord-Ouest de Bangalore, où une église porte aujourd’hui son nom. Mais le jeune homme est vite frappé par la maladie. Il devient aveugle pendant plusieurs années et souffre d’une laryngite qui l’empêche de prêcher. Son Église le rapatrie donc en Grande-Bretagne en 1841. Il y recouvre progressivement une partie de ses capacités, et la Société des Missions Méthodistes lui confie de nouveau une œuvre, cette fois en France. En 1846 William Arthur prend en charge le poste de Boulogne puis celui de Paris, où il décide de rester, on l’a vu, pendant les soubresauts des révolutions de 1848. Il rentre ensuite en Angleterre et s’y marie en juin 1850. Il devient secrétaire de la Société des Missions Méthodistes jusqu’en 1891 et sera plus tard président de la Conférence wesleyenne.

    William Arthur est choisi en 1855 comme délégué de l’Église méthodiste épiscopale d’Irlande pour une tournée de collecte aux Etats-Unis. Il y reçoit un excellent accueil et prêche au grand Tabernacle de Broadway. Il sympathise à New-York avec les époux Palmer, très engagés dans le mouvement de Réveil aux USA. Phoebe Worrall Palmer (1807-1874), précurseur bien connue du pentecôtisme, aida William Arthur dans la relecture de son manuscrit.

    William Arthur écrivit ensuite plusieurs ouvrages, souvent consacrés au développement de l’évangélisation de l’Italie qu’il suivait avec passion. De nouveau handicapé par la maladie, il se retire à la fin de sa vie à Cannes où il termine ses jours en 1901. Il était un membre actif de l’Église presbytérienne écossaise de la ville et y prêchait régulièrement. Le temple de l’église écossaise est détruit aujourd’hui, la tombe du pasteur se trouve toujours au cimetière du Grand Jas, à quelques centaines de mètres d’une grande église pentecôtiste.

    Vinson Synan a écrit que l’ouvrage La Langue de Feu marquait une rupture avec la théologie cessationiste[6]. J’en étais moins convaincu après avoir lu la traduction française du livre, faite en 1864 par les pasteurs Louis Abelous et Philippe Guiton. Et puis, je me suis aperçu que les traducteurs avait tout simplement « oublié » des passages entiers comme celui-là :

« A la question, savoir si l’Église conserve les bénéfices permanents de la dispensation de l’Esprit, nous soutenons que tout ce qui est essentiel dans le don du Saint-Esprit demeure inchangé. Tout ce qui est nécessaire à la sainteté personnelle, à la vie spirituelle et à l’administration des dons pour l’Église ou pour la conversion du monde, est tout autant l’héritage du peuple de Dieu dans les derniers jours que dans les premiers. Nous ne nous rendons pas compte que les miraculeux effets qui suivirent la pentecôte sont promis à tous les âges et à tous les peuples, et c’est pourquoi nous ne nous attendons pas à les voir réapparaître[…]

Mais je suis persuadé que celui qui recherche le don de guérison, le don des langues, ou toute autre manifestation miraculeuse du Saint-Esprit… a dix fois plus de bases scripturaires sur lesquelles se fonder, que n’en ont dans leur incrédulité ceux qui n’espèrent pas une force surnaturelle dans la sanctification du croyant, une aide surnaturelle pour la prédication, l’exhortation ou la prière[7]… »

    Les traducteurs ont sans doute voulu composer avec l’énorme pression théologique cessationiste des Églises francophones d’alors, mais leur censure du texte de William Arthur n’a pas été sans conséquence. Elle a sans doute contribué à la longue timidité des évangéliques de nos pays devant la vie charismatique.

    Retenons, pour terminer, la conclusion prophétique de l’ouvrage :

« Et maintenant bénis ce petit nombre de pages écrites pour ta Gloire, Esprit adorable qui procèdes du Père et du Fils! Descends sur toutes les Églises ; ramène de nos jours les temps de la Pentecôte et que tout ton peuple reçoive un nouveau baptême ! Oh ! daigne nous envoyer encore des langues de feu ! Couronne ce dix-neuvième siècle par le réveil d’une religion pure et sans tache. Que ce réveil soit plus grand encore que celui du siècle dernier ; plus grand que celui du premier siècle; plus grand en un mot que toutes tes précédentes manifestations ! »

Jean-Yves Carluer

[1] Addresses delivered in New-York by Rev. Wm. Arthur, A.M., with a biographical sketch of the author. Also the address of Rev. Dr. Adams, at the Broadway tabernacle… Edited by W. P. Strickland, D.D., New-York, 1856, p. 5.

[2] William Arthur, The Tongue of Fire : or, The true power of Christianity, Hamilton, 1859.

[3] Donald W. Dayton, Theological Roots of Pentecostalism, Zondervan, 1987.

[4] Edwin Orr, The Second Evangelical Awakening in Britain, London, 1949.

[5] David Bebbington, The Dominance of Evangelicalism. The Age of Spurgeon and Moody, InterVarsity Press, 2005, p. 107.

[6] Vinson Synan, The Century of the Holy Spirit, Nashville, 2001, p. 25.

[7] The Tongue of Fire, édition 1856, p. 303-304

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2 réponses à William Arthur (1819-1901)

  1. Morin dit :

    Magnifique découverte qui donne de nouvelles perspectives de recherche !

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