Aux origines de l’Association biblique des dames de Paris – 4

Le plaidoyer de la duchesse

     Quand les dames de la haute société protestante de la capitale décidèrent de mettre sur pied des associations bibliques en mars 1823, le gouvernement, on l’a vu, traîna une année avant d’accorder son autorisation. Il est vrai qu’un projet porté par l’épouse du duc de Broglie, également fille du leader libéral Benjamin Constant, ne pouvait susciter l’enthousiasme du gouvernement ultra-royaliste du Comte de Corbière. C’est en effet Albertine de Staël qui lance officiellement, dans le premier numéro du journal Les Archives du Christianisme de l’année 1824, le mouvement des associations bibliques de femmes. Elle fit connaître cette œuvre dans un article sous forme de plaidoirie de huit pages.

    La duchesse ne le signa pas, mais son amie Marie Le Couteur lui attribua bientôt la paternité du texte dans le Bulletin de la Société biblique Protestante de Paris.

Albertine de Broglie

Albertine de Staël, duchesse de Broglie (Collection château de Coppet)

    Il faut toujours analyser un document dans le contexte de son siècle, et rappeler qu’il s’adresse ici à la fraction la plus riche de la population. On ne s’étonnera donc pas d’y trouver les stéréotypes propres à l’époque, comme ceux qui faisaient des dames d’œuvres les meilleurs agents de la charité et du dialogue social entre riches et pauvres. La duchesse ose, du coup, aborder de front la principale difficulté posée par le modèle de distribution inventé par Charles Dudley. Si les collecteurs sont des riches qui passent prélever les économies des pauvres en échange de Bibles dont on sait, heureusement, qu’elles sont vendues à perte, cela éveille, malgré tout, la suspicion d’une vente forcée. Voilà pourquoi les notables ne peuvent guère passer de maison en maison. Les ouvriers et artisans sont beaucoup mieux placés pour ce faire. Albertine de Broglie est persuadée que le déséquilibre de statut social est moins marqué quand il concerne des femmes. On peut en douter.

    Si donc la démonstration de la duchesse est très insuffisante sur le plan social, elle est plus novatrice dans le domaine spirituel.

    La fille de Mme de Staël définit dans la deuxième partie de son article toutes les qualités d’un ministère féminin qu’elle veut voir émerger. Et, ce faisant, elle se plaît à souligner les lacunes de l’encadrement masculin habituel aux Églises. Les femmes, selon elle, ont plus de capacité à « observer les individus, une certaine connaissance des moyens qu’on peut employer pour les attendrir, [pour] démêler la vérité […] plus de douceur dans les manières, elles sont souvent moins crédules et plus fermes que les hommes« … La duchesse ajoute qu’elle peuvent plus facilement « pénétrer à l’intérieur des familles », qu’elles « sont plus faites pour prier, pour revenir à la charge, tandis que les hommes s’y prêtent mal« . En un mot, elles ont naturellement acquis « une sorte de tact pour apercevoir ce qui se passe dans les âmes[1]« .

    On le voit, Albertine de Broglie ne cesse d’opposer les aptitudes supposées des deux sexes. Ce discours n’a pas dû plaire à tout le monde. Il est plaisant de voir, assemblée générale après assemblée générale, le comité de la société biblique de Paris offrir obligeamment les deux premières rangées de chaises aux grandes dames de la capitale mais ne jamais leur proposer de prendre la parole. La raison en était très sérieuse : ces messieurs du comité défendaient leur estrade comme un château fort.

    Ils étaient tout aussi gênés de voir communiquer publiquement les noms de dames qui étaient parfois leur propre épouse. C’est pourquoi les membres du comité exigèrent d’elles un anonymat qui dura jusqu’à la Révolution de 1830. Peut-être voulaient-il prendre quelque distance par rapport aux initiatives de femmes qui étaient généralement plus revivalistes qu’eux-mêmes. Cette décision leur avait peut-être aussi été imposée lors des difficiles négociations avec le gouvernement. Ultime prudence dans la mise en place de l’association, « le comité n’a point voulu nommer de présidente, mais il a élu pour l’année, quatre secrétaires qui président alternativement pendant trois mois[2]« .

    Les seuls éléments mentionnés dans les rapports annuels de la Société biblique de Paris étaient des chiffres bruts. En 1825, par exemple, l’association était composée de  « 20 Dames Trésorières et 10 Dames adjointes – Il y a 66 Collectrices pour 83 Associations« …

    Ceci étant dit, les dames de Paris, décidément très dynamiques, fondèrent l’année suivante une nouvelle société, destinée cette fois à soutenir les Missions Évangéliques. C’étaient à peu près les mêmes qui formaient son comité, et, cette fois, leurs noms apparurent au grand jour. Mais l’effort missionnaire posait moins de problèmes politiques que la diffusion biblique.

Jean-Yves Carluer

[1] Les Archives du Christianisme au XIXe siècle, janvier 1824, p. 8 à 17.

[2] Société biblique protestante de Paris, Rapport de 1825, p. 85.

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