1914 : « Fuyez la colère à venir ! »

La tournée prophétique de trois évangélistes au printemps 1914 (1)

     « Fuyez la colère à venir ! », telle était l’inscription, tirée de la prédication de Jean-Baptiste au désert (Matthieu 3, 7), que portait un des trois hommes-sandwich de la tournée française soutenue par la Scripture Gift Mission (SGM) à la veille de la Grande Guerre.

    Ceux qui suivent mon blog connaissent déjà les aventuriers de l’évangélisation « médiatique » initiée en France à partir de 1900 par les Assemblées de Frères britanniques, en utilisant jusqu’aux dernières limites les possibilités de prise de parole sur l’espace public permises par la loi. C’étaient trois bénévoles, sans comité et sans appui institutionnel autre que la SGM. Il y avait là le pionnier des porteurs de pancartes, Joseph Dutton, évangéliste itinérant de l’Inde aux Antilles. C’est lui qui rédige le rapport qui suit, extrait de son ouvrage An Evangelist’s Travels. Le chef du groupe est le commodore (capitaine de frégate) Edward Salwey, qui vient de s’établir en France après avoir demandé sa mise en disponibilité par la Royal Navy. Le troisième est Henry Johnson, un évangéliste qui connaissait bien le français.
Ce n’est qu’à l’issue de leur tour de France, qui comprenait une brève incursion en Espagne, que nos évangélistes réalisèrent qu’ils avaient parcouru une sorte de circuit prophétique dans notre pays. Le quart des jeunes gens rencontrés alors a été fauché dans les tranchées peu après… Plusieurs d’entre eux s’étaient ouvertement moqués des textes de la Bible. Un autre intérêt de notre document est de présenter quelques-unes des premières implantations des Églises de Frères (C.A.E.F.) de France, alors à l’état embryonnaire. Voici la première partie de la tournée.

Jean-Yves Carluer

     « Après que le commodore Salwey eut passé environ deux mois à Paris, où il avait déjà connu 16 postes de police, nous avons décidé avec le frère Henry Johnson de faire le tour de la France. Nous avons débuté cette tournée en mars (1914) avec des pancartes d’homme sandwich portant des inscriptions de la Bible et un large approvisionnement d’Évangiles et de traités prévu le long de l’itinéraire. Un généreux frère anglais avait financé les déplacements, confiés à l’agence Cook.
Notre première étape a été Orléans, une ville propre, catholique et bien tenue, mais où, à notre avis, les convertis étaient rares. La population a semblé trop ébahie pour s’opposer à notre triple témoignage. Finalement Henry Johnson, qui connaissait l’endroit, a pensé qu’il valait mieux laisser tomber et rentrer à notre hébergement.
Le lendemain, les autres voyageurs étonnés nous virent partir pour Blois. C’est une cité historique et de culture, avec quelques usines. Là, nous avons parlé plus vigoureusement que partout ailleurs, et nous avons déambulé pendant six heures en proclamant la Bonne Nouvelle et en procédant à des distributions. Tout s’est bien passé jusqu’à l’heure de la sortie des usines. Après quoi, je crois que les notables incitèrent les autres contre nous : en effet, nous nous sommes retrouvés entourés à peu près au même moment d’une foule hostile et excitée, alors que nous étions dans des endroits différents de la ville. Henry Johnson a pu s’échapper en passant par une pâtisserie dont l’arrière donnait sur une autre rue. J’ai réussi également à joindre nos quartiers. Le commodore n’était toujours pas rentré, mais, tout à coup, comme je priais pour sa délivrance, le Seigneur (qui comme Moïse l’affirme est le « Dieu des batailles ») intervint, et il put atteindre notre porte sans perdre ni ses pancartes ni ses opuscules. Notre hôte ouvrit rapidement et referma l’entrée devant la foule […].
A la fin du repas, la police convoqua au poste les trois Anglais que nous étions, et nous y avons été reçus avec une grande courtoisie. Tous nos papiers étaient en règle, mais ils exigèrent que nous restions chez nous le soir, car nos vies étaient en danger. Nous avons voyagé le lendemain dans des conditions très calmes et paisibles vers Tours.

En plein carnaval…

Les quais de Nantes en 1914. Photo extraite de l'ouvrage de Joseph Dutton, An evangelist's travels, p. 129.

Les quais de Nantes en 1914. Photo extraite de l’ouvrage de Joseph Dutton, An evangelist’s travels, p. 129.

     Henry Johnson et moi-même, nous avons pris possession de nos chambres dans cette ville tranquille du centre de la France, où certains disent que l’on parle le mieux la langue française. Là, le Seigneur nous a accordé beaucoup d’encouragements dans les contacts individuels, et, après un voyage en train, nous nous sommes retrouvés à Angers, une grande ville élégante. C’était la mi-Carême, et nous avons fait une tournée formidable dans les rues bondées en levant bien haut nos bannières. Tous les yeux étaient rivés vers nous et nos habituels et inséparables compagnons de la gendarmerie qui arrivèrent bientôt, heureusement après que Henry Johnson eut fini de haranguer un large auditoire qui s’était déjà rassemblé pour voir quelque spectacle de carnaval. La foule nous a très bien accueillis, et le pasteur protestant de la ville semblait plus inquiet que quiconque de notre sécurité. Il nous accompagna au poste de police, où, apprenant que nous allions partir pour Nantes, les responsables parurent tout à fait rassurés.
Notre cher ami monsieur Brooks nous accueillit à la gare de Nantes. Nous y avons également trouvé une ville en fête, avec des foules masquées qui déambulaient, sans que l’on sache s’il s’agissait d’hommes ou de femmes. Une telle agitation nous causa un peu de soucis, mais, après avoir pris le tramway, on atteignit sa très accueillante maison. Nous avons reçu l’hospitalité de Mme Brooks, bien plus agréable que notre longue journée à Angers. Nous n’oublierons jamais ce témoignage »(1)…

(A suivre)

1) Joseph Dutton,  An Evangélist’s Travels, John Ritchie publishers, Kilmarnock (Ecosse), pp. 96-98.

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