Colporter à la Belle Époque (2)

Recruter et suivre les agents de la Société Évangélique de Genève en 1912

     Nous poursuivons la publication du compte rendu de Georges Lenoir. Rappelons que ce dernier, nouveau membre du comité de la société genevoise, avait voulu synthétiser par écrit les pratiques de cette institution.

    Georges Lenoir, esprit scientifique, n’entendait pas seulement informer les participants de l’assemblée générale de 1912. Il voulait faire le point sur le travail d’administration du pasteur Jean-Philippe Dardier. Ce dernier, dont nous avons déjà parlé sur ce site, partait vers une retraite méritée. Il avait été directeur du colportage pendant un demi-siècle et avait fait de la Société Évangélique de Genève la principale institution de diffusion d’imprimés protestants :

     « Nous n’avons que peu de colporteurs indépendants. Presque tous ont un directeur qui se trouve être, dans la plupart des cas, un pasteur appartenant à une Église ou à une oeuvre de dénomination quelconque. Nous restons ainsi fidèles au principe de neutralité qui est à la base de notre oeuvre. Ces directeurs ont un rôle administratif pour tout ce qui concerne les dépôts de livres, ce qui est assez compliqué, et un rôle moral, servant de réconfort et de soutien. Parfois, ils emploient nos colporteurs pour l’évangélisation mais [prennent en charge], dans ce cas, une partie de leur traitement.

     Nous donnons un traitement mensuel variant de 90 à 120 fr., selon les circonstances. À ce salaire modeste vient s’ajouter le produit de la remise sur les ventes : 33 % pour les livres saints, 20 % pour les autres publications[1]. De telle sorte que lorsque un colporteur vend 1,25 fr. une Bible, celle-ci nous coûte approximativement 2,50 fr. La différence est faite par vos dons, Mesdames et Messieurs, et nous ne saurions donc équilibrer notre budget, si les contributions restent stationnaires et, étant donné que nous sommes en déficit, qu’en diminuant le chiffre de nos ventes. Cette conclusion qui semble paradoxale est pourtant d’une triste exactitude.

Colporteurs Bothorel et Le Quéré

Deux colporteurs de la Société Évangélique de Genève à l’oeuvre en Bretagne en 1910 : Yves Omnès et Guillaume Le Quéré

    Et maintenant, quels sont ces colporteurs ? Cultivateurs [pour] beaucoup d’entre eux, mais aussi ouvriers (mineur, terrassier, typographe) ou bien jardinier, anciens salutistes. D’autres, enfin, ayant quitté définitivement, par suite de leur conversion, leur ancienne profession. Tel celui-ci qui, avant toute chose, ferma son débit de boisson[2].

     Presque tous sont d’origine catholique. Nous tenons, pour autant que faire se peut, à ce qu’ils ne quittent pas leur métier ; ainsi ne les employons-nous qu’en hiver, dans les mois où l’on a le plus de chances de trouver les gens chez eux. Ils restent ainsi en contact constant avec le monde, voient de près les besoins de ceux qui les entourent et sont mieux à même d’y répondre. Cela leur permet aussi de donner la meilleure des leçons : celle de l’exemple.

     C’est toujours spontanément que les colporteurs viennent nous offrir leurs services ; jamais nous ne provoquons aucune demande. Bien au contraire, faute de ressources, nous devons souvent en écarter.

Le témoignage de Joseph Cortès

     En novembre, un jeune homme des Pyrénées-Orientales, désireux d’entrer au service de notre société, nous envoya une demande d’engagement. C’était un ancien anarchiste, élevé dans une famille catholique, « de croyants incrédules » selon sa propre expression. Il embrassa tour à tour différentes théories nihilistes. « J’en étais là, nous écrit-il, et je répandais autour de moi, autant qu’il m’était possible, ces doctrines, quand je fis la connaissance de M. Joseph Cortès, colporteur de la Société Évangélique[3]. C’était vers juin 1910. J’eus quelques entretiens avec M. Cortès, où il s’obstinait à me persuader qu’au-dessus de la vie idéale future, il y avait une autre vie avec d’autres consolations. Au début, je me débattais avec chaleur, opposant tous les arguments que j’avais pu recueillir au cours de mes lectures, mais M. Cortès ne se tenait jamais pour battu. »

     Après bien des doutes et des angoisses, notre ami est arrivé à la conversion, et c’est par ces mots, se rapportant à sa deuxième année de service militaire, qu’il termine sa lettre : « Je demandais au Seigneur de m’inspirer davantage ; j’essayais de faire connaître la bonne nouvelle à mes camarades de chambrée qui me raillaient d’abord, à ma famille. et à tous ceux avec lesquels j’avais des relations. J’en causais avec M. Cortès qui m’invita à l’accompagner dans ses tournées et je me sentis davantage le désir d’être un bon semeur de la Parole de vie. »

     Je dois ajouter que nous avons eu la joie de pouvoir répondre favorablement à ce jeune homme[4] qui a commencé aussitôt et avec entrain son travail à Narbonne[5]« .

(A suivre)

Jean-Yves Carluer

[1] Ces chiffres correspondent au salaire d’un ouvrier ou d’un pasteur de petite paroisse rurale. Mais l’intéressement à la vente peut faire croître sensiblement les émoluments des meilleurs colporteurs. Cela peut poser problème, car la fonction durt vendeur entrait en concurrence avec celle de l’évangéliste, toujours prêt à écouter et à discuter, parfois longuement, sans objectif financier.

[2] La principale évolution dans le recrutement des colporteurs en ce début du XXe siècle est la quasi-disparition des agriculteurs à mi-temps, retournant dans leur exploitation chaque printemps pour les travaux des champs. Cette catégorie avait représenté l’essentiel des agents des sociétés bibliques jusqu’aux années 1880. La société a changé, et les ouvriers et autres urbains sont désormais majoritaires.

[3] L’évangéliste Joseph Cortès (1880-1915) accomplissait un travail remarquable dans les Pyrénées-Orientales quand son ministère fut brutalement interrompu par la guerre. Mobilisé comme brancardier-aumônier, il est mort au Champ d’honneur le 7 octobre 1915. Sa jeune épouse prit en charge la poursuite de l’œuvre de son mari et devint une des premières prédicatrices françaises. Lire à ce sujet l’étude de Madeleine Souche, « La foi d’un Catalan protestant, le colporteur biblique Joseph Cortès », Études roussillonnaises, tome XXII, décembre 2006, p. 183-187.

[4] Le nom de ce nouveau colporteur était Landry.

[5] Georges Lenoir, « Rapport sur le colportage et l’oeuvre biblique », Rapport annuel de la Société Évangélique de Genève, 1912, p. 20-22.

Ce contenu a été publié dans Histoire, avec comme mot(s)-clé(s) , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *